1 août 2026

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Algérie-Maroc : une rivalité qui façonne la politique étrangère de l’Algérie

Algérie-Maroc : une rivalité qui façonne la politique étrangère de l’Algérie

Parmi les relations bilatérales les plus complexes du monde arabe, celle entre l’Algérie et le Maroc occupe une place centrale, tant par son intensité que par ses répercussions régionales. Depuis leur indépendance respective dans les années 1950 et 1960, ces deux nations maghrébines ont entretenu une relation marquée par des périodes de coopération prudente et des phases d’affrontement direct. Guerres frontalières, ruptures diplomatiques, frontières fermées et une rivalité de type guerre froide pour l’hégémonie régionale ont rythmé leur histoire commune. Mais au-delà des conflits ponctuels, une question s’impose : la politique algérienne de long terme s’articule-t-elle autour d’une stratégie visant à contrer le Maroc ?


Introduction : une rivalité aux racines profondes

Les relations entre l’Algérie et le Maroc sont parmi les plus conflictuelles du monde contemporain, avec des conséquences majeures pour la stabilité régionale. Depuis leur accession à l’indépendance, ces deux États ont oscillé entre coopération et hostilité ouverte, ponctuée par des guerres frontalières, des ruptures diplomatiques et des fermetures de frontières. La question qui se pose est la suivante : le fait de contrer le Maroc est-il devenu, de fait, une stratégie nationale de long terme pour l’Algérie ? Cette hypothèse, bien que provocatrice, mérite d’être examinée à travers les différentes dimensions de la politique algérienne, qu’elle soit étrangère, militaire, diplomatique ou intérieure.

L’Algérie, avec ses 32 millions d’habitants et son économie fondée sur la rente pétrolière, fait face à des défis structurels majeurs : une population jeune et souvent frustrée, des enjeux de gouvernance persistants et des menaces sécuritaires sur cinq frontières différentes. Réduire sa politique à une simple obsession anti-marocaine serait une simplification excessive. Cependant, l’idée inverse — selon laquelle le Maroc serait un acteur secondaire dans la stratégie algérienne — est tout aussi insoutenable. La réalité se situe entre ces deux extrêmes : la rivalité avec le Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables et les plus coûteux de la politique régionale algérienne, sans pour autant épuiser l’ensemble de ses priorités stratégiques.


Les origines historiques d’une rivalité durable

De la frontière coloniale à la guerre des Sables

Les tensions entre l’Algérie et le Maroc remontent à l’époque coloniale. La France a redessiné les frontières sahariennes et présahariennes, annexant à l’Algérie française des territoires revendiqués par le sultanat marocain, notamment autour de Tindouf, Colomb-Béchar et la région de Figuig. L’indépendance du Maroc en 1956 a précédé celle de l’Algérie de six ans, et les nationalistes marocains, dont le futur roi Hassan II, ont soutenu le Front de libération nationale (FLN) algérien pendant la guerre d’indépendance (1954-1962).

Cependant, après l’indépendance algérienne, le pouvoir algérien, dirigé par Ahmed Ben Bella, a adopté une doctrine de non-négociation des frontières héritées de la colonisation, un principe ensuite consacré par la résolution du Caire de 1964 de l’Organisation de l’unité africaine. Cette position a conduit à la guerre des Sables en octobre 1963, un conflit bref mais fondateur qui a laissé une méfiance durable entre les deux pays. Pour l’élite révolutionnaire algérienne, cette guerre a confirmé la perception d’un Maroc voisin irrédentiste et expansionniste. Pour le palais marocain, elle a confirmé l’image d’une Algérie idéologiquement affirmée, proche de l’Union soviétique et prête à recourir à la force.

Perspectives académiques sur la rivalité

Les travaux académiques sur les relations algéro-marocaines convergent vers un diagnostic similaire : les deux États sont des « pourvoyeurs de sécurité régionale » concurrents, dont les revendications de leadership qui se chevauchent génèrent une friction structurelle. Les historiens spécialistes de l’Algérie française replacent cette rivalité dans une généalogie coloniale et postcoloniale, soulignant que les 130 années d’occupation coloniale et la guerre d’indépendance ont façonné une culture de politique étrangère souverainiste et anti-interventionniste, particulièrement méfiante envers toute ingérence extérieure, y compris marocaine.

Les études sur le mouvement du Hirak de 2019 ont également montré que les revendications étaient avant tout internes — transparence et redevabilité de l’élite dirigeante — mais que l’État a mobilisé des récits de menace extérieure, notamment marocaine, pour consolider son pouvoir après la crise. Cette littérature ne soutient pas une lecture monocausale où le Maroc expliquerait toute la politique étrangère algérienne, mais elle identifie clairement la rivalité comme un trait structurant de l’ordre régional maghrébin.

La dimension identitaire et amazighe

Une dimension moins étudiée mais analytiquement significative de la rivalité concerne les revendications concurrentes sur l’identité amazighe (berbère). L’Algérie et le Maroc comptent d’importantes populations amazighophones, respectivement en Kabylie, dans les Aurès et le Mzab pour l’Algérie, et dans le Rif, le Moyen Atlas et le Souss pour le Maroc. Les deux pays ont accordé une reconnaissance constitutionnelle officielle au tamazight, mais la signification politique de cette identité diverge fortement entre les deux capitales.

En Algérie, le mouvement amazigh kabyle a parfois formulé des revendications d’autonomie, perçues comme une menace par le pouvoir central. Les autorités algériennes ont accusé à plusieurs reprises le Maroc d’encourager secrètement le séparatisme kabyle comme outil de déstabilisation. Au Maroc, en revanche, la monarchie a intégré la reconnaissance culturelle amazighe dans un récit national inclusif, évitant ainsi de traiter cette identité comme une menace séparatiste. Cette divergence illustre comment un héritage amazigh commun, antérieur à la conquête arabo-islamique, a été refracté à travers le prisme conflictuel de la rivalité bilatérale plutôt que comme une base de coopération culturelle transfrontalière.


Le différend du Sahara occidental : un conflit organisateur

Si la guerre des Sables a forgé l’architecture psychologique de la rivalité, le différend du Sahara occidental lui a fourni son contenu institutionnel durable. Le retrait espagnol de sa colonie saharienne en 1975, précipité par la Marche verte marocaine, a enclenché un conflit qui structure désormais les relations bilatérales depuis un demi-siècle. Le Maroc a annexé et administre depuis lors l’essentiel du territoire, proposant un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. L’Algérie, tout en niant toute ambition territoriale sur le Sahara, héberge le gouvernement en exil et les camps de réfugiés du Front Polisario depuis 1976, et soutient la revendication d’autodétermination de la République arabe sahraouie démocratique au sein de l’Union africaine et des Nations unies.

Les récits des deux parties sont incompatibles. Alger présente sa position comme l’application d’un principe fondé sur la doctrine d’autodétermination de la Charte des Nations unies, tandis que Rabat accuse l’Algérie d’être une partie de fait au différend. Ce conflit s’est auto-entretenu pendant 50 ans : la souveraineté sur le Sahara est présentée par le Maroc comme une question d’intégrité territoriale — la cause nationale la plus sacrée — et par l’Algérie comme une question de principe décolonisateur. Aucun des deux gouvernements ne dispose de la marge intérieure nécessaire pour transiger sans donner l’impression de trahir un engagement fondateur.

La dynamique diplomatique a basculé après 2020 lorsque les États-Unis ont reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental dans le cadre de l’accord trilatéral de normalisation des relations maroco-israéliennes. L’Algérie a interprété cette tendance comme une preuve d’encerclement, ce qui a durci sa posture plutôt que de l’assouplir.


La politique étrangère algérienne à travers le prisme anti-marocain

La diplomatie algérienne, depuis les années 1970, suit un schéma récurrent : des initiatives apparemment indépendantes — solidarité africaine, diplomatie énergétique, non-alignement, coopération sécuritaire — servent souvent d’instruments pour contenir l’influence marocaine. Plusieurs exemples illustrent cette dynamique :

  • L’Union africaine : L’Algérie a joué un rôle clé dans l’admission de la République arabe sahraouie démocratique au sein de l’Organisation de l’unité africaine en 1984, ce qui a provoqué le retrait marocain de l’organisation pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc en 2017, Alger a intensifié son engagement continental, courtisant les capitales sahéliennes et subsahariennes dans une compétition pour la reconnaissance des positions sahariennes rivales.
  • La normalisation avec Israël : La décision marocaine de normaliser ses relations avec Israël en décembre 2020, obtenue en échange de la reconnaissance américaine de sa souveraineté saharienne, a introduit un nouvel axe de confrontation. Alger a interprété ce geste comme un repositionnement stratégique, craignant une présence sécuritaire et de renseignement israélienne sur son flanc occidental. Les autorités algériennes ont ensuite promu l’idée d’un « axe anti-algérien » coordonné liant Rabat, Washington et Tel-Aviv, une perception qui a influencé leur planification de défense.
  • La rupture diplomatique de 2021 : En août 2021, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, invoquant des actes hostiles. Elle a fermé son espace aérien aux appareils civils et militaires marocains, suspendu définitivement le Gazoduc Maghreb-Europe, et maintenu la fermeture de la frontière terrestre, fermée depuis 1994. Ces mesures, toujours en vigueur, constituent l’institutionnalisation la plus sévère de l’hostilité bilatérale depuis la guerre des Sables.
  • La recomposition géopolitique de 2026 : La participation du Maroc à l’initiative du « Board of Peace » parrainée par les États-Unis en janvier 2026 a accru la distance diplomatique entre Rabat et Alger. Le Maroc s’est positionné comme un acteur clé d’un nouvel ordre régional émergent, ancré aux États-Unis, tandis que l’Algérie, qui a renforcé ses liens avec la Russie et la Chine, se retrouve du côté opposé d’une ligne de fracture géopolitique émergente.

La politique intérieure et l’exploitation de la rivalité extérieure

La science politique montre que les régimes autoritaires ou hybrides confrontés à des crises de légitimité intérieure tirent souvent profit d’une culture de menaces extérieures — une dynamique connue sous le nom de théorie du conflit diversionnaire. L’histoire politique algérienne en fournit plusieurs exemples :

Pendant le conflit civil des années 1990, marqué par l’annulation des élections de 1991-1992 et une insurrection ayant coûté la vie à entre 150 000 et 200 000 personnes, l’establishment militaro-sécuritaire algérien a consolidé un pouvoir opaque et peu redevable, souvent désigné sous le terme controversé de « pouvoir des généraux ». Ce système a périodiquement invoqué des menaces extérieures, notamment marocaines, pour renforcer sa cohésion interne et détourner l’attention des insuffisances de gouvernance.

Le mouvement du Hirak, né en février 2019 après l’annonce d’un cinquième mandat présidentiel pour Abdelaziz Bouteflika, a constitué le défi interne le plus sérieux depuis des décennies. Bien que les manifestations aient été largement pacifiques et centrées sur des revendications domestiques — fin de l’emprise de l’élite politico-militaire, élections transparentes, gouvernance redevable — la réponse de l’État a inclus une intensification de la rhétorique de menace extérieure. Des accusations d’ingérence étrangère, souvent attribuées au Maroc et, après 2020, à Israël, ont occupé une place importante dans le discours officiel et médiatique algérien. Ce schéma s’est répété lors de la rupture diplomatique de 2021, survenue après une période de tensions sociales persistantes.

Il serait réducteur d’affirmer que la gouvernance algérienne s’organise uniquement autour de cette logique diversionnaire. L’État investit massivement dans des secteurs comme le logement, les subventions alimentaires et énergétiques, l’enseignement supérieur et la diversification industrielle. Cependant, la coïncidence entre les moments de tension politique interne et l’intensification de la mobilisation anti-marocaine dans le discours officiel est difficile à écarter comme fortuite. Elle constitue l’un des mécanismes les plus clairs par lesquels la rivalité extérieure s’intègre à l’action publique intérieure.


Le coût économique d’une rivalité prolongée

C’est dans le domaine économique que le prix de la rivalité algéro-marocaine est le plus tangible. L’Union du Maghreb arabe, créée en 1989 par l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie, visait à établir un marché commun, des infrastructures coordonnées et une union douanière inspirée du modèle européen. Pourtant, elle est restée moribonde pendant plus de 30 ans, avec des conseils ministériels largement inactifs et des ambitions inaccomplies.

Le commerce intramaghrébin est l’un des plus faibles au monde. Les estimations situent le commerce formel entre l’Algérie et le Maroc à moins de 3 % du commerce total de chaque pays, un chiffre bien inférieur à l’intensité commerciale généralement observée entre économies limitrophes complémentaires. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 — imposée à l’origine par le Maroc après un attentat terroriste à Marrakech — a favorisé une économie informelle et de contrebande le long de la frontière, ne générant ni recettes fiscales ni emplois régulés pour les deux États.

La suspension définitive du Gazoduc Maghreb-Europe en 2021 a mis fin à une interdépendance énergétique bilatérale vieille de plusieurs décennies. L’Algérie a redirigé ses exportations gazières vers l’Espagne via le gazoduc Medgaz, tandis que le Maroc a promu le projet de gazoduc atlantique Nigeria-Maroc, contournant explicitement le territoire algérien. Cette fragmentation des corridors énergétiques illustre comment la rivalité a transformé un potentiel de complémentarité économique en un handicap structurel pour le Maghreb.

Des ensembles régionaux moins complémentaires que le Maghreb — comme l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ou la Communauté de développement de l’Afrique australe — ont atteint des niveaux d’intégration commerciale intrarégionale bien supérieurs. Les économistes soulignent qu’un Maghreb coopératif pourrait générer des gains de bien-être substantiels grâce à :

  • Des corridors de transport intégrés reliant Casablanca, Oran, Alger et Tunis ;
  • Un commerce intrarégional élargi exploitant les avantages comparatifs (hydrocarbures algériens et exportations manufacturières marocaines) ;
  • Des infrastructures énergétiques renouvelables coordonnées exploitant le potentiel solaire saharien partagé ;
  • Des marchés de capitaux régionaux plus profonds et plus liquides ;
  • Un marché touristique élargi ;
  • Un pouvoir de négociation collectif renforcé face à l’Union européenne.

Au lieu de cela, les deux gouvernements ont mené des stratégies de développement parallèles et non complémentaires, imposant ce que les économistes qualifient de l’un des dividendes d’intégration les plus inexploités du monde en développement.


La militarisation de la frontière et le dilemme de sécurité

L’expression matérielle de la rivalité est visible dans les budgets de défense. L’Algérie consacre une part importante de ses ressources à sa défense, officiellement justifiée par les menaces sécuritaires le long de ses frontières avec la Libye, le Mali et le Niger, ainsi que par l’instabilité sahélienne. Les autorités algériennes présentent ces dépenses comme défensives et régionales. Le Maroc, de son côté, a modernisé ses forces armées avec des acquisitions diversifiées (États-Unis, Europe, Israël), des systèmes de défense antiaérienne avancés, des munitions guidées de précision et des drones, tout en approfondissant sa coopération sécuritaire avec Washington.

Même lorsque les menaces sécuritaires sont distinctes et non spécifiquement marocaines, les efforts de modernisation de chaque partie sont interprétés par l’autre comme une menace, produisant un dilemme de sécurité classique. La fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021, ainsi que les rapports de déploiements de troupes renforcés le long de la frontière fermée, illustrent comment la gestion quotidienne de la relation s’est militarisée, en l’absence de conflit ouvert depuis 1963.


Deux modèles concurrents de leadership régional

Au-delà des dimensions sécuritaires et diplomatiques, l’Algérie et le Maroc ont développé des visions de développement et géopolitiques distinctes pour leur leadership régional, bien que celles-ci restent prises dans une compétition implicite. Le Maroc a adopté une stratégie centrée sur la diplomatie économique, la coopération Sud-Sud et les infrastructures tournées vers l’Atlantique : expansion des investissements bancaires, télécoms et de construction en Afrique de l’Ouest et centrale ; promotion du gazoduc Nigeria-Maroc ; lancement de l’Initiative des États atlantiques africains pour offrir aux États sahéliens un accès à l’Atlantique via les ports marocains.

L’Algérie, riche en hydrocarbures et dotée d’une armée plus importante, a mis l’accent sur un engagement direct auprès des gouvernements sahéliens, des efforts de médiation dans les conflits maliens (malgré la rupture des Accords d’Alger en 2024) et une identité de politique étrangère souverainiste et anti-interventionniste. Ces stratégies ne sont pas mutuellement exclusives en théorie, mais dans les faits, chaque initiative est interprétée par l’autre capitale comme une tentative d’encerclement régional.


La bataille médiatique et la guerre des récits

La rivalité se joue aussi dans l’arène médiatique et diplomatique publique. Les deux gouvernements entretiennent des réseaux de médias alignés, des arrangements de lobbying et des think tanks pour façonner la perception internationale du différend du Sahara occidental et de leur relation bilatérale. La diplomatie marocaine a investi massivement dans la construction de relations avec les décideurs et médias américains et européens, ce qui a porté ses fruits avec la reconnaissance américaine de la souveraineté saharienne marocaine en 2020.

L’Algérie a riposté en mobilisant ses propres réseaux — voix pro-Polisario, segments de la gauche européenne, réseaux de solidarité des mouvements de libération africains — pour contester les revendications marocaines et médiatiser des allégations de violations des droits humains dans le Sahara sous administration marocaine. Cette compétition a débordé sur des tensions diplomatiques avec la France, que l’Algérie accuse de pencher en faveur du Maroc au sein de l’establishment politique et médiatique français.

Dans cet environnement, même des développements a priori sans rapport — une résolution du Parlement européen, un rapport des Nations unies sur les droits humains, un coup d’État sahélien — sont systématiquement interprétés à travers le prisme de la rivalité. Cette grille de lecture confirme que peu de choses dans la politique régionale algérienne échappent à l’influence de cette confrontation avec le Maroc.


Contrer le Maroc : une stratégie nationale de long terme pour l’Algérie ?

Après avoir analysé la rivalité à travers ses multiples dimensions, il est possible de rendre un verdict nuancé. Affirmer que contrer le Maroc constitue le seul programme national de long terme de l’Algérie est insoutenable. L’Algérie doit gérer un portefeuille de priorités nationales largement indépendantes de Rabat : stabilité politique intérieure post-Hirak, diversification économique au-delà de la rente hydrocarbure, création d’emplois pour une population jeune, sécurité alimentaire et hydrique, modernisation des infrastructures, et gestion d’un environnement sécuritaire complexe le long de cinq frontières.

Cependant, la thèse inverse — selon laquelle le Maroc serait un acteur secondaire — est tout aussi erronée. La rivalité avec le Maroc est devenue l’un des principes organisateurs les plus durables, constamment invoqués et déterminants de la stratégie régionale algérienne. Peu d’autres relations bilatérales isolées façonnent aussi visiblement l’alignement diplomatique algérien (Israël, le Board of Peace, la position à l’Union africaine), les schémas d’acquisition militaire, la politique énergétique et le discours politique intérieur.

Le coût d’opportunité de cette rivalité est considérable. Le Maghreb reste l’une des régions les moins intégrées économiquement au monde, malgré des dotations complémentaires — énergie algérienne et industrie marocaine — qui ailleurs ont porté des projets d’intégration régionale réussis. La persistance de l’affrontement, plutôt que le différend territorial sous-jacent, apparaît comme l’obstacle le plus immédiat à la coopération, puisque ce différend pourrait coexister avec des relations économiques fonctionnelles, comme ce fut le cas partiellement jusqu’aux années 2020.


Perspectives pour le Maghreb : rivalité ou renouveau ?

L’avenir du Maghreb dépendra largement de la capacité d’Alger et de Rabat à construire des mécanismes de coopération fonctionnelle sans exiger de résolution préalable du différend du Sahara occidental — une résolution improbable à court terme compte tenu des positions durcies des deux côtés. Des mesures de confiance pourraient apaiser d’autres différends prolongés ailleurs dans le monde :

  • Dialogue technique sur les menaces sécuritaires sahéliennes partagées (terrorisme, trafic d’armes, criminalité organisée) ;
  • Échanges économiques sectoriels progressifs, isolés du gel diplomatique ;
  • Contacts consulaires et interpersonnels élargis pour les diasporas algérienne et marocaine.

La concrétisation de telles mesures dépend de conditions politiques intérieures dans les deux pays : la trajectoire de la transition post-Hirak en Algérie, l’équilibre interne entre factions réformistes et conservatrices, le rythme de la consolidation diplomatique du Maroc, et la recomposition des alignements extérieurs (États-Unis, Europe, Russie, Chine, Golfe) qui influence le différend bilatéral.


Conclusion : une rivalité coûteuse et évitable

La relation entre l’Algérie et le Maroc est l’un des traits les plus déterminants — et les plus coûteux — de la géopolitique nord-africaine contemporaine. Il serait inexact de conclure que contrer le Maroc représente le seul programme politique et économique de l’Algérie, mais il serait tout aussi erroné de traiter cette rivalité comme un phénomène marginal ou temporaire.

À travers la diplomatie, la politique intérieure, l’économie et la défense, l’opposition au Maroc est devenue l’un des fils les plus constants de l’action de l’État algérien depuis 1962 — un schéma qui s’est durci plutôt qu’assoupli depuis les crises de 2020-2021 et 2026. Que cette rivalité domine l’avenir du Maghreb ou cède la place à une coopération pragmatique dépendra non seulement de l’avenir de l’Algérie et du Maroc, mais aussi de la stabilité, de la prospérité et de l’intégration de l’ensemble de la région.

La tâche analytique n’est pas d’arbitrer les responsabilités de chaque partie — une question qui dépasse le cadre d’une analyse scientifique et qui, de toute façon, trouverait des réponses prévisibles et opposées dans chaque capitale — mais de reconnaître le schéma structurel révélé par les faits : une rivalité née d’un différend frontalier colonial, durcie par la guerre des Sables puis par la question du Sahara occidental, en une logique organisatrice auto-entretenue. Prendre la mesure de cette logique et de la marge de manœuvre dont dispose chaque gouvernement pour en desserrer l’étreinte est le préalable nécessaire à tout avenir où la géographie partagée du Maghreb deviendrait un atout plutôt qu’une frontière perpétuellement disputée.