27 mai 2026

Burkina Voix

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Au Mali, les communautés face aux blocus du JNIM: une lutte pour la survie et la résilience

Dans les régions centrales du Mali, les blocus ne constituent pas un phénomène nouveau. Les conflits passés, tels que ceux de l’État de Ségou ou du Califat de Hamdalahi au XIXe siècle, ont laissé des traces de villages assiégés, coupés de leurs voies d’approvisionnement jusqu’à leur capitulation. Cependant, avec l’expansion de la Katiba Macina, affiliée au Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), cette tactique a évolué. Elle est devenue systématique, calculée et s’est transformée en un véritable mode de gouvernance par la contrainte, visant à imposer l’obéissance sans nécessiter une administration formelle.

Cette réalité se manifeste à travers plusieurs exemples frappants dans les zones de Mopti et de Bandiagara, incluant Marébougou, Saye, Kori-Maoundé, ainsi que le point stratégique du pont de Parou-Songobia sur la route nationale 15. Ces situations révèlent que le blocus va bien au-delà d’une simple fermeture militaire. Il perturbe profondément la mobilité des populations, l’activité agricole, le commerce, l’accès à l’éducation, les dynamiques de genre et même les structures d’autorité locales. L’objectif clair est de rendre la vie insoutenable pour ceux qui refusent de se plier aux exigences.

Dans les localités ciblées, les combattants cherchent fréquemment à imposer ce que les résidents appellent un benkan, un terme bamanan désignant habituellement un pacte ou un compromis. Pourtant, il s’agit en réalité d’une série d’injonctions unilatérales : le prélèvement forcé de la zakat sur les récoltes et le bétail, la fermeture des écoles, l’obligation du port du voile pour les femmes, l’interdiction de la musique et la restriction des célébrations sociales. Le choix de ce vocabulaire local masque une relation profondément déséquilibrée, où la menace et la violence sont omniprésentes.

À Marébougou, une résistance éphémère

La stratégie reste invariable : étouffer les communautés pour les contraindre à l’adhésion ou, à défaut, à la résignation. Néanmoins, les tactiques varient en fonction de l’équilibre des forces locales. Lorsque la résistance armée est faible ou neutralisée, le blocus peut conduire à une soumission contrainte. En revanche, si des groupes d’autodéfense persistent, l’isolement s’intensifie, transformant le siège en une épreuve prolongée où les civils supportent le fardeau le plus lourd.

À Marébougou, situé dans le cercle de Djenné, la rupture est survenue en 2021. Les habitants ont catégoriquement refusé les directives de la Katiba Macina, notamment la fermeture des établissements scolaires, l’imposition du voile, l’abandon de certaines foires et les prélèvements sur l’agriculture et le bétail. Cette fermeté face aux combattants de la Katiba Macina s’expliquait par plusieurs éléments, dont la présence régulière de patrouilles des forces de sécurité et l’existence d’un campement donso.

Entre 2019 et 2021, le centre du Mali connaissait un élan de confiance dans la capacité des groupes d’autodéfense à contrer les groupes djihadistes. L’engagement armé au sein de ces groupes était perçu comme une forme d’antiterrorisme local, et certains de leurs chefs entretenaient des liens étroits avec les forces de sécurité. À l’instar des combattants djihadistes, certains de ces leaders s’enrichissaient par le vol de bétail et divers prélèvements sur les villageois, en échange d’une prétendue protection. Cependant, cette résistance armée à Marébougou fut de courte durée. Après la défaite des groupes d’autodéfense face aux djihadistes en octobre 2021, la situation a basculé, entraînant l’instauration d’un blocus total de six mois.

Assassinats ciblés de chasseurs influents

Ce blocus a progressivement plongé Marébougou dans une impasse. L’accès aux marchés était coupé, les déplacements sur les axes routiers devenaient périlleux, l’exploitation des champs s’avérait difficile, et l’approvisionnement en denrées de première nécessité était entravé. Au terme de cette période, Marébougou a fini par accepter ce que beaucoup considèrent comme un pacte de survie. Il ne s’agissait pas d’une adhésion par conviction, mais d’un ajustement forcé destiné à enrayer les nombreux décès dus au manque de nourriture – des témoins rapportant que « même le sel avait manqué », une denrée habituellement abondante. L’objectif était de retrouver une certaine mobilité pour acheminer produits alimentaires et médicaments, et de relancer une économie paralysée par des mois de blocage de l’accès aux foires locales. En contrepartie, la vie sociale et religieuse du village a été profondément bouleversée.

Au-delà de Marébougou, les répercussions de cette défaite se sont étendues à l’ensemble du delta intérieur, notamment aux cercles de Djenné et de Macina, dans la région de Mopti. Avant les affrontements, les groupes d’autodéfense avaient mobilisé plusieurs centaines de combattants venus de divers horizons. Cette défaite a sapé l’enthousiasme et la confiance des populations envers ces groupes, et l’absence de réaction rapide des forces de sécurité a permis aux combattants de la Katiba d’accroître leur pression sur les localités voisines, de Sofara à Macina, et jusqu’à Niono. En plus du harcèlement des villageois, la Katiba Macina a procédé à des assassinats ciblés de chasseurs influents, dont certains avaient orchestré la mobilisation pour la bataille de Marébougou. Ces chefs chasseurs étaient également accusés par les djihadistes de collaborer avec les forces de sécurité et de s’approprier les ressources des éleveurs, notamment le bétail et l’accès aux points d’eau et à certaines zones de pâturage.

À Saye, le blocus amorcé en 2023 s’est intensifié en 2024 et 2025, désorganisant totalement la vie économique et sociale. Bien que la dynamique observée à Marébougou soit similaire, la situation diffère. Le refus du benkan y est plus frontal et plus persistant. Les habitants estiment ne pas devoir obéir à une autorité religieuse extérieure, se considérant eux-mêmes comme de « bons musulmans ». Au-delà de l’aspect religieux, les villageois jugent avoir déjà perdu l’essentiel de leurs biens et ne voient donc aucun avantage à se soumettre à un accord local dont les promoteurs les ont déjà suffisamment spoliés (récoltes incendiées, bétail volé, accès aux marchés hebdomadaires locaux coupé). La résistance dans ces localités s’organise autour des autorités traditionnelles, des associations de jeunes et des combattants donsow.

Une surcharge humanitaire pour forcer la reddition

L’immobilité forcée à Saye rend inaccessibles les terres agricoles, les pâturages et de nombreux circuits commerciaux. Les hommes sont majoritairement confinés au périmètre du village. Ceux qui s’aventurent à l’extérieur sont tués ou enlevés. Les femmes, perçues comme moins menaçantes par les combattants, parviennent parfois à quitter le village pour chercher de la nourriture en brousse, du bois de chauffe ou de la paille pour tresser des nattes et des éventails. Cette liberté relative ne les prémunit pas de la violence structurelle du siège ; elle illustre plutôt comment le blocus altère les rôles sociaux et accroît les risques.

Le cas de Saye démontre comment les groupes armés exploitent les déplacements de population pour accentuer leur pression sur les villageois et les contraindre à la soumission. En raison de son influence historique (Saye avait résisté au pouvoir de Ségou en 1782), le refus d’adhérer au benkan a incité plusieurs villages réfractaires à s’y réfugier à partir de 2023. Cette affluence a provoqué une augmentation subite des besoins en nourriture et en médicaments, et a également intensifié la pression sur les services publics locaux, déjà fragilisés par le blocus et l’impossibilité de s’approvisionner depuis des centres urbains proches comme Djenné ou San. Le siège ne se contente pas d’isoler, il crée délibérément une crise humanitaire pour pousser le village à la reddition.

Dans d’autres villages de la zone de Bandiagara, la situation est différente. Depuis 2018, Kori-Maoundé est caractérisé par la présence de combattants de Dan Na Ambassagou, un mouvement d’autodéfense qui refuse toute négociation avec les groupes djihadistes. Les autorités locales (chefs de village, imams, maires) adhèrent à cette ligne intransigeante. Par conséquent, aucun dialogue direct avec la Katiba Macina n’est envisagé, et le blocus devient de plus en plus punitif.

La mémoire d’une résistance tenace

L’isolement s’est instauré progressivement : attaques ciblées, assassinats, restrictions de circulation et interdiction pour les transporteurs de s’arrêter ou de prendre des passagers. En 2024, l’accès aux champs est presque entièrement proscrit. Le blocus ne vise pas uniquement à contrôler la localité, mais aussi à envoyer un message clair en ciblant un territoire considéré comme un bastion ennemi, où une partie des autorités et des populations locales demeure fidèle à la ligne dure de résistance armée défendue par Dan Na Ambassagou. À l’instar de Saye, la mémoire collective de ce village conserve des récits de la résistance contre le colonialisme français, notamment l’une des batailles décisives qui s’est déroulée sur les collines de Kori-Kori en avril 1892, marquant l’étape finale de la prise de Bandiagara par les troupes coloniales. Pour les combattants du groupe d’autodéfense et les villageois, l’idée d’un pacte de soumission n’est pas à l’ordre du jour, malgré les pressions exercées par les combattants de la Katiba Macina. De surcroît, ce village est devenu un refuge pour les personnes déplacées d’autres localités.

Dans ce contexte, la topographie du plateau et la présence du groupe d’autodéfense peuvent freiner les offensives directes, mais ne parviennent pas à empêcher l’étranglement progressif du village. Les civils paient le prix de l’absence de négociation, contraints de fuir vers Bandiagara, Sévaré ou Bamako, ou de survivre sur place dans des conditions de plus en plus précaires.

Le rôle des médiateurs demeure essentiel. Des figures d’intermédiation existent et bénéficient d’une certaine légitimité, permettant l’établissement d’un dialogue même sous de fortes contraintes. À Marébougou, des maires des localités voisines ont ainsi servi d’intermédiaires entre le village et les combattants. À Saye, en revanche, aucune initiative de ce type n’a véritablement vu le jour. À Kori-Maoundé, l’influence de Dan Na Ambassagou entrave toute médiation locale, et les tentatives de médiation par les équipes régionales d’appui à la réconciliation restent déconnectées des réalités concrètes du village.

Cette analyse comparative révèle une dimension souvent négligée : le blocus ne se limite pas à la sphère militaire. Son issue dépend également de la présence et de la capacité des acteurs politiques, traditionnels ou religieux à transformer un rapport de force armé en un dialogue constructif. En l’absence de médiation, la violence tend à persister.

Écoles, agriculture et élevage : les piliers fragilisés

Dans tous ces villages, l’école représente bien plus qu’un simple lieu d’apprentissage. Elle est un pilier pour les familles, un espace de rencontres sociales, une promesse d’avenir et, surtout, l’un des derniers témoignages tangibles de la présence de l’État. À Kori-Maoundé, comme à Marébougou et à Saye, l’arrivée ou la pression exercée par les groupes armés a provoqué la fuite des enseignants, la fermeture des classes et la dispersion des élèves.

La fermeture des écoles n’est pas un dommage collatéral anodin. Elle s’inscrit dans une transformation plus vaste, où le retrait de l’administration étatique cède la place à d’autres formes de régulation, qu’elles soient d’ordre religieux ou armé. Lorsqu’une école disparaît, ce n’est pas seulement l’instruction qui est compromise, c’est tout un avenir collectif qui s’amenuise.

Cependant, l’impact initial et le plus direct du blocus touche souvent l’agriculture. Lorsque les champs deviennent inaccessibles, que les cultivateurs sont victimes d’attaques ou que les récoltes sont délibérément incendiées, c’est tout le cœur de l’économie rurale qui est durement frappé. À Marébougou, seuls les champs situés à proximité immédiate du village demeurent exploitables. Partout ailleurs, l’insécurité réduit considérablement la surface cultivable, contraignant les ménages à une dépendance accrue envers des approvisionnements extérieurs, qui deviennent paradoxalement impossibles en raison du siège.

L’élevage et le commerce du bétail, activités complémentaires à l’agriculture, sont également profondément affectés par les blocus. Les enlèvements massifs de troupeaux anéantissent des familles entières. Les foires hebdomadaires, vitales pour les économies rurales des régions de Ségou et de Mopti, se raréfient, deviennent inaccessibles ou trop dangereuses. Ce sont surtout les marges d’autonomie des femmes, souvent impliquées dans le maraîchage, la transformation de produits ou le petit commerce, qui se réduisent. Le blocus ne se contente pas de détruire des revenus, il démantèle également les réseaux d’échange qui constituaient le socle de ces territoires.

Un renforcement des liens communautaires

Malgré les souffrances, la vie sous blocus révèle aussi des formes d’entraide vitales. Dans les trois villages étudiés, nos observations mettent en lumière des solidarités essentielles à la survie : partage de nourriture, mutualisation de l’eau, assistance aux malades, répartition des tâches quotidiennes et soutien aux ménages les plus vulnérables. À Saye comme à Marébougou, de nombreux témoignages évoquent un renforcement des liens communautaires face à l’adversité.

Ces solidarités, bien qu’elles n’éliminent ni la faim ni la peur, retardent, au moins temporairement, l’effondrement total du tissu social. Elles démontrent que les habitants ne sont pas de simples victimes passives des conflits armés. Ils jouent un rôle actif dans leur propre survie, en développant localement des mécanismes de protection face à l’absence de l’État.

Les situations de Marébougou, Saye et Kori-Maoundé illustrent que le blocus au Mali est bien plus qu’une simple tactique militaire. Il est devenu une véritable technologie de contrôle territorial. En maîtrisant les routes, les marchés, les écoles et les normes sociales, ces groupes armés transforment radicalement les conditions de vie quotidiennes. Bien qu’ils n’occupent pas systématiquement l’ensemble des villages, leur influence sur le quotidien des populations est grandissante.

D’un village à l’autre, les réponses varient : reddition forcée, résistance prolongée, refus de négocier, fuite partielle ou arrangements pragmatiques. Cependant, la question fondamentale demeure partout la même : comment continuer à vivre lorsque tout ce qui relie un territoire au reste du monde (routes, champs, écoles, marchés) peut être coupé du jour au lendemain ? Dans les régions de Ségou et de Mopti, le blocus ne crée pas seulement des pénuries. Il instaure également un ordre politique fondé sur la peur et la contrainte.