Le Cameroun et l’AFD : une analyse des 622 milliards de FCFA engagés en 2025
Avec un portefeuille actif dépassant les 622 milliards de FCFA répartis sur 51 projets, l’Agence française de développement (AFD) confirme son rôle de premier bailleur bilatéral au Cameroun. Pourtant, une analyse détaillée de ses engagements révèle des priorités qui interrogent : 44,2 % des fonds sont dédiés aux infrastructures et au développement urbain, tandis que l’agriculture et la sécurité alimentaire n’en captent que 1,7 % — un secteur pourtant au cœur de la stratégie nationale camerounaise d’import-substitution.
Ce contraste soulève des questions sur l’alignement entre les ambitions de Yaoundé et les choix d’investissement de l’AFD. Examinons en détail cette répartition et ses implications.
Un portefeuille en croissance, mais une répartition sectorielle déséquilibrée
Au 31 décembre 2024, le portefeuille de l’AFD au Cameroun s’élevait à 594 milliards de FCFA, représentant la plus grande part des 1 705 milliards de FCFA engagés en Afrique centrale. En 2025, ce montant a progressé pour atteindre 622,8 milliards de FCFA, répartis sur 51 projets — dont 47 pilotés par l’AFD et 4 par Expertise France.
La ventilation de ces fonds révèle une hiérarchie claire : 574,4 milliards de FCFA pour l’AFD, 40,5 milliards de FCFA pour Proparco (sa filiale dédiée au secteur privé), et 7,8 milliards de FCFA pour Expertise France. Mais c’est la répartition sectorielle qui retient l’attention.
En 2025, les infrastructures et le développement urbain ont capté 44,2 % des engagements, suivis par le financement des institutions financières privées (35,9 %), la gouvernance (6,8 %), l’éducation et l’emploi (6,4 %). À l’inverse, l’agriculture et la sécurité alimentaire n’ont reçu que 1,7 % des fonds, tandis que l’eau et l’assainissement en ont obtenu 2,2 %, et le secteur productif 2,9 %.
Infrastructures : un choix historique et stratégique
La priorité accordée aux infrastructures n’est pas le fruit du hasard. Elle s’inscrit dans une logique historique : l’AFD est présente au Cameroun depuis 1960, faisant de ce pays l’un de ses principaux bénéficiaires en Afrique. Depuis 2002, les engagements annuels moyens avoisinent 150 milliards de FCFA.
Un exemple marquant en 2025 illustre cette orientation : le Programme de lutte contre les inondations à Douala et Yaoundé (PLIDY). Signé le 21 janvier 2025, ce projet, soutenu par un prêt souverain de 150 millions d’euros, vise à réduire durablement la vulnérabilité des populations face aux inondations récurrentes dans les deux plus grandes villes du pays. Ce seul projet représente près de cinq fois le budget triennal alloué par le gouvernement camerounais à la relance de la filière blé.
L’AFD a également accompagné d’autres initiatives majeures : le programme Capitales Régionales (modernisation des infrastructures urbaines dans cinq villes secondaires), l’initiative Sporcap (accès aux équipements sportifs), et le fonds C2D. Ces projets, bien que nécessaires, soulèvent une question : leur impact sur la souveraineté alimentaire et le développement rural est-il suffisant ?
Agriculture : un secteur sous-financé malgré son importance stratégique
Le Cameroun a fait de la souveraineté alimentaire un axe central de sa Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30). Le Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH) pour la période 2024-2026 a mobilisé 1 500 milliards de FCFA pour réduire la dépendance aux importations de riz, blé, huile de palme et autres produits de base.
Or, les 1,7 % des fonds AFD alloués à l’agriculture et à la sécurité alimentaire en 2025 semblent en décalage avec ces ambitions. Cette part est particulièrement faible comparée à d’autres régions africaines. Par exemple, entre 2018 et 2024, Proparco a doublé ses financements annuels en Afrique, mobilisant 1,2 milliard d’euros par an pour l’agriculture, la sécurité alimentaire et les infrastructures.
Pourtant, l’AFD a déjà démontré son engagement dans le secteur agricole camerounais. Entre 2010 et 2020, le programme ACEFA a accompagné 8 000 projets productifs, touchant 260 000 exploitations agricoles. Ce programme a financé des microprojets dans les céréales, l’élevage, la transformation agroalimentaire et la commercialisation. Une nouvelle phase vise désormais un million d’exploitations agricoles d’ici 2035, sachant que deux millions d’exploitations familiales produisent près de 80 % de la production agricole nationale.
Pourquoi alors une telle disparité entre les réalisations passées et les engagements actuels ?
Prêts souverains vs subventions : un déséquilibre structurel
La répartition par outil financier éclaire une autre dimension du portefeuille. En 2025, les prêts souverains représentent 33,9 % des engagements, suivis des prêts seniors (23,2 %), du C2D (16,2 %) et des garanties (12,6 %). Les subventions, outils non remboursables adaptés aux projets à impact social direct comme l’agriculture, ne pèsent que 6,3 % du total.
Cette architecture financière a une logique propre. Les grands projets d’infrastructures se prêtent naturellement aux prêts souverains, car ils génèrent des actifs tangibles garantissant un remboursement. En revanche, les projets agricoles impliquent des populations dispersées, des rendements incertains et des horizons de retour longs, ce qui les rend peu compatibles avec des instruments de dette classique. La faible part des subventions dans le portefeuille peut donc expliquer, en partie, le sous-financement relatif du secteur agricole.
En Afrique centrale, 64 % des engagements de l’AFD sont consacrés à des projets d’infrastructures et de développement. Le Cameroun, en tant que principal bénéficiaire régional, reflète cette tendance. Mais Yaoundé subit-il cette répartition, ou la négocie-t-il activement avec l’AFD ? La question mérite d’être posée.
SND30 et AFD : deux stratégies à aligner
La SND30 fixe des objectifs ambitieux en matière de transformation structurelle : réduction des importations alimentaires, développement de l’agro-industrie, création de valeur ajoutée locale. Or, les priorités de l’AFD, principalement axées sur des projets à grande visibilité urbaine (routes, drainage, équipements), peinent à s’aligner avec ces objectifs. Les chaînes de valeur agricoles, qui nécessitent des années d’accompagnement diffus avant de produire des résultats mesurables, sont souvent mises de côté.
Cette divergence soulève une problématique majeure : comment concilier les impératifs de croissance économique à court terme et les besoins de développement rural à long terme ?
L’AFD a-t-il les moyens de ses ambitions ? Le Cameroun peut-il compter sur d’autres partenaires pour financer ses priorités agricoles ? Les réponses à ces questions détermineront en grande partie l’avenir de la souveraineté alimentaire du pays.
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