Sahel : pivot russe, l’indépendance achetée à crédit par les juntes

Sahel : pivot russe, l’indépendance achetée à crédit par les juntes
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Le grand virage des juntes sahéliennes : la fin d’une souveraineté bon marché

En balayant les partenariats militaires occidentaux, les juntes du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont cru tourner une page historique. Leur discours de souveraineté retrouvée s’est érigé sur l’expulsion des forces françaises et américaines, présentée comme un acte de libération. Pourtant, cette rupture stratégique cache désormais un nouveau carcan : celui d’une dépendance financière et opérationnelle à Moscou, via l’Africa Corps. Une alliance qui se paie en milliards, en autonomie perdue et en sécurité fragilisée.

L’Africa Corps, ou l’illusion de la rupture

Entre 2021 et 2023, les putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont été justifiés par un mot d’ordre implacable : se libérer des tutelles néocoloniales. La présence militaire française, accusée d’impuissance face au terrorisme, a été le bouc émissaire idéologique de cette révolution. En septembre 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES) officialisait cette nouvelle orientation. Mais loin d’incarner une autonomie retrouvée, cette alliance révèle un paradoxe criant : la souveraineté affichée se paie au prix fort, et se révèle bien moins tangible que promise.

Si l’Africa Corps a remplacé Wagner, son coût économique et stratégique reste astronomique. Le Mali, en pointe de cette transition, illustre cette réalité avec une clarté brutale : depuis 2021, le pays a injecté plus d’un milliard de dollars dans cette relation, soit une dépense mensuelle frôlant les 10 millions. Un budget qui grève les finances publiques sans garantie de résultats concrets.

Mali : le prix d’une sécurité externalisée

Sur le terrain malien, l’Africa Corps n’est pas un partenaire discret. Contrairement à ses homologues burkinabè ou nigérien, où la collaboration se limite souvent à des missions de formation, les mercenaires russes opèrent en première ligne. Une stratégie coûteuse, qui ne s’accompagne pourtant d’aucune contrepartie minière formelle. Résultat : Bamako assume seule l’addition, sans contrepartie économique visible pour équilibrer les comptes.

Les données confirment cette désillusion. Malgré le déploiement de 1 000 à 1 500 hommes, les résultats sont décevants. Les revers sont cinglants : en avril 2026, la région de Kidal, symbole de la présence militaire russe, a été reprise par les rebelles. Tessalit, Anéfis, Aguelhok… Autant de localités stratégiques perdues. Dans le Sud, autour de Gao et Ber, l’État malien se replie sur les centres urbains, laissant les zones rurales aux mains des groupes armés. Une situation qui pousse même les observateurs les plus optimistes à envisager une solution politique inévitable.

Au-delà du Mali : une souveraineté en trompe-l’œil

Le Burkina Faso et le Niger, entre espoir et dépendance progressive

Si le Mali incarne le coût le plus visible de l’alliance russe, le Burkina Faso et le Niger ne sont pas épargnés. À Ouagadougou et à Niamey, les juntes ont privilégié une approche plus mesurée : moins de combats directs, plus de formation et de soutien logistique. Pourtant, cette prudence tactique ne suffit pas à masquer une réalité préoccupante : la souveraineté opérationnelle s’érode.

Les régimes sahéliens ont diversifié leurs fournisseurs d’armes, se tournant vers la Turquie, l’Iran ou la Chine. Une diversification qui, en théorie, afferit leur autonomie. Mais en pratique, l’externalisation des combats à des mercenaires étrangers crée une nouvelle forme de tutelle. Comme le soulignent des chercheurs dans International Politics and Society, cette dépendance progressive transforme progressivement les États du Sahel en « protectorats de fait ».

La souveraineté, un concept à géométrie variable

L’International Crisis Group (ICG) pointe une distinction cruciale : les juntes ont gagné une souveraineté politique – la liberté de choisir leurs alliés et de rejeter les exigences de l’Occident – mais elles ont perdu une autonomie opérationnelle. Les forces locales, bien que mieux équipées, restent incapables de mener des opérations complexes sans l’appui de l’Africa Corps.

Cette schizophrénie stratégique soulève une question essentielle : que reste-t-il de l’indépendance affichée quand les clés de la défense nationale sont entre les mains de Moscou ? Les régimes sahéliens ont échangé une tutelle contre une autre, sans pour autant résoudre les défis sécuritaires qui minent la région.

Le fantôme de la guerre froide : un précédent historique

Cette dynamique n’est pas sans rappeler les interventions extérieures de la guerre froide. En Angola ou en Éthiopie, des régimes survivants grâce au soutien soviétique ou cubain ont vu leurs fragilités structurelles éclater dès que ce soutien s’est tari. Le Sahel court-il le même risque ? Les juntes, en misant tout sur une alliance militaire avec Moscou, ont-elles construit leur pouvoir sur des fondations aussi fragiles ?

La réponse dépendra de leur capacité à inverser la tendance. Ou d’accepter, à terme, une nouvelle forme de dépendance. Car une chose est sûre : l’indépendance ne s’achète pas à crédit, surtout quand le prêteur impose ses conditions.

Que reste-t-il de la promesse souverainiste ?

Le récit des juntes sahéliennes s’est construit sur une promesse : celle d’une Afrique enfin maîtresse de son destin. Pourtant, la réalité est plus nuancée. Entre une alliance militaire coûteuse, des résultats sécuritaires mitigés et une dépendance croissante à Moscou, la souveraineté se révèle bien plus illusoire que réelle. Les populations, elles, paient le prix fort de ce virage : celui d’une sécurité hypothéquée, d’une économie asphyxiée et d’un avenir incertain.

L’histoire jugera si ce choix stratégique était un pari audacieux… ou une erreur historique.

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Suzanne Ntouba

Journaliste