1 juillet 2026

Burkina Voix

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Jnim au Mali : la stratégie de captation fonctionnelle des routes de Mourdiah et Nara

Jnim au Mali : la stratégie de captation fonctionnelle des routes de Mourdiah et Nara

Le 24 juin 2026, la circulation a été rétablie sur l’axe vital reliant Bamako à Mourdiah et Nara, dans le centre-ouest du Mali. Ce rétablissement fait suite à plusieurs semaines de blocus imposé par le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin). Plus que la réouverture de cette route, c’est la manière dont elle est intervenue qui retient l’attention. En effet, le retour à la libre circulation n’a pas été obtenu grâce à une opération militaire de l’État, mais par des médiations menées par des notabilités locales et des acteurs communautaires auprès du groupe jihadiste.

Cet épisode incite à repenser les grilles d’analyse du conflit sahélien. La dynamique ne se limite plus à des offensives, replis ou conquêtes territoriales. Elle se joue désormais dans la capacité à ouvrir ou fermer un axe routier, à garantir les échanges, à influencer les mobilités ou à conditionner la vie collective. Autrement dit, le centre de gravité de la compétition se déplace. La question n’est plus seulement « qui contrôle un territoire ? », mais « qui exerce concrètement les fonctions qui permettent à une société de fonctionner et produit ainsi de l’autorité ? » C’est à partir de cette hypothèse que nous proposons de relire les évolutions récentes de la stratégie du JNIM et les transformations de la guerre et de la fabrique de l’autorité dans les marges sahéliennes.

I. De la conquête des territoires à la conquête des fonctions

Ce qui change aujourd’hui au Sahel n’est pas seulement la géographie de la guerre, mais son objet. La compétition porte de moins en moins sur la conquête durable des territoires et de plus en plus sur le contrôle des fonctions qui permettent à une société de fonctionner. Cette évolution invite à déplacer le regard : des espaces vers les flux, des territoires vers les fonctions, de la conquête militaire vers la production de l’ordre.

Les développements observés au Mali depuis 2024 illustrent cette mutation. Sans renoncer aux attaques contre les forces armées, le JNIM a intégré à son répertoire des blocus routiers, des restrictions de circulation, des interdictions d’approvisionnement, des contrôles des axes commerciaux et des pressions sur les corridors reliant Bamako à Kayes, Nioro-du-Sahel, Ségou ou Mourdiah. Ces opérations affectent les circuits d’approvisionnement, le fonctionnement des marchés, la mobilité des personnes, les activités économiques et les conditions ordinaires de la vie collective.

Cette évolution traduit un changement stratégique. Longtemps, la guerre au Sahel a été appréhendée à travers une cartographie des territoires contrôlés. Cette lecture reste pertinente mais devient insuffisante. Le JNIM pousse aujourd’hui une logique où le contrôle des fonctions devient aussi important que le contrôle des espaces. Un État n’existe pas uniquement parce qu’il exerce sa souveraineté sur un territoire, mais aussi parce qu’il remplit des fonctions essentielles : sécuriser les déplacements, garantir les échanges, protéger les circuits d’approvisionnement, rendre la justice, organiser la fiscalité et faire respecter des règles communes. Lorsque ces fonctions deviennent l’objet principal de la compétition, la nature du conflit se transforme.

C’est sur ce terrain que le JNIM semble déplacer la confrontation. Il ne cherche pas nécessairement à administrer directement les territoires, mais plutôt à investir les fonctions qui rendent l’État socialement indispensable, tout en laissant à ce dernier les coûts de l’administration quotidienne. Nous appelons ce processus une « captation fonctionnelle » de l’État : une stratégie par laquelle un acteur armé s’approprie les fonctions qui fondent, aux yeux des populations, l’utilité concrète de l’État. Les routes en sont l’expression la plus visible ; elles cessent d’être de simples infrastructures de transport pour devenir des institutions politiques. Les fermer, les rouvrir, filtrer les marchandises, taxer les flux ou conditionner la mobilité revient à exercer des prérogatives associées à l’autorité publique. Contrôler une route, c’est contrôler les interactions économiques et sociales qui la traversent.

Ce déplacement du contrôle des territoires vers celui des flux constitue l’une des mutations stratégiques les plus significatives de la guerre au Sahel. La véritable question n’est plus de savoir qui occupe les territoires, mais qui contrôle les fonctions qui donnent un sens à ces territoires. Car lorsque les fonctions changent de mains avant les territoires, la nature du conflit se transforme.

II. Quand l’État cesse d’être le seul producteur d’autorité

Cette transformation éclaire également le rôle des communautés. Leur intervention dans la levée du blocus ne signifie pas une adhésion au projet politique du JNIM, mais traduit les contraintes de populations dont la survie dépend de la réouverture des routes et de l’accès aux marchés. La négociation relève d’une rationalité de survie. Cependant, ces communautés ne sont pas homogènes : commerçants, transporteurs, chefs coutumiers, autorités religieuses, éleveurs ou jeunes ruraux ont des intérêts et des rapports différents avec les groupes armés. Ces divergences font des communautés des espaces permanents de négociation et de tensions autour de l’ordre local.

Cette réalité invite à repenser la fabrique de l’État. Depuis Max Weber, l’État moderne est pensé comme une forme d’organisation politique capable d’institutionnaliser l’autorité à travers un ordre rationnel-légal, avec une légitimité reposant sur l’impersonnalité des règles et le monopole de la violence physique légitime. Mais l’analyse wébérienne rappelle aussi que toute domination s’inscrit dans une pluralité de registres de légitimité. Les espaces sahéliens illustrent cette imbrication : l’autorité de l’État interagit avec des légitimités traditionnelles (chefs coutumiers, autorités religieuses) et avec une légitimité que le JNIM cherche à construire. Celle-ci ne repose pas sur le charisme personnel de ses dirigeants, mais sur sa capacité à produire un ordre concret : arbitrer rapidement des litiges, sécuriser des axes de circulation, réguler des marchés ou sanctionner des comportements déviants. Il s’agit d’une « légitimité performative » : une légitimé qui découle de la démonstration répétée de sa capacité à exercer des fonctions associées à l’État. La levée du blocus de Mourdiah et Nara illustre une configuration où ces formes d’autorité coexistent, se concurrencent et parfois s’articulent. L’État conserve sa légalité institutionnelle, les autorités traditionnelles mobilisent leur capital social, et le JNIM cherche à convertir sa capacité coercitive en capacité de gouvernement.

Nous allons plus loin : ce que le JNIM recherche n’est pas tant la conquête immédiate de l’appareil d’État, mais son « désaisissement fonctionnel progressif », en particulier dans les marges où la présence de l’État est discontinue. En investissant les fonctions concrètes qui structurent la vie quotidienne (sécuriser les déplacements, arbitrer les conflits, réguler les échanges, organiser l’accès aux ressources), il ne remplace pas l’État ; il en déplace le centre de gravité. L’enjeu n’est plus d’occuper les institutions du pouvoir central, mais de transférer, dans les périphéries, les fonctions qui fondent l’autorité politique. L’État demeure juridiquement souverain, mais risque de perdre ce qui constitue, au sens wébérien, le cœur de sa légitimité pratique : la capacité reconnue à produire durablement l’ordre collectif là où vivent les populations. Avant de contester le monopole de la violence légitime, le JNIM cherche surtout à acquérir une capacité socialement reconnue à produire l’autorité dans les espaces où l’État est devenu intermittent.

Conclusion

En ce sens, le véritable enjeu n’est plus de savoir si le JNIM est en mesure de construire un État parallèle, mais s’il parvient à reconfigurer les conditions sociales de production de l’autorité. La fabrique de l’État ne procède pas uniquement de constitutions, d’institutions ou de capacités coercitives ; elle résulte aussi de la reconnaissance quotidienne de celui qui garantit la sécurité, organise les échanges, arbitre les conflits et rend la vie collective prévisible. Chaque médiation réussie, chaque route rouverte, chaque litige tranché en dehors des institutions publiques contribue, même involontairement, à déplacer les frontières de la légitimité politique.

Dans cette perspective, le principal défi des États sahéliens ne réside pas uniquement dans la reconquête militaire des territoires, mais dans leur capacité à redevenir, aux yeux des populations, l’acteur le plus crédible pour assurer la sécurité, rendre la justice, garantir la mobilité et produire un ordre prévisible. La bataille décisive qui se joue aujourd’hui au Sahel n’oppose pas d’abord deux forces cherchant à contrôler un territoire ; elle oppose deux prétentions concurrentes à devenir l’acteur capable d’organiser durablement la vie collective. Le conflit porte moins sur le monopole de la violence que sur la capacité socialement reconnue à produire l’autorité.