Picture taken about 15 km North-West of Niamey during the dry cooler season in the Sahel
Le Sahel, autrefois au cœur de l’actualité internationale, a glissé hors des radars médiatiques ces dernières années. Pourtant, les crises qui secouent cette région d’Afrique de l’Ouest s’aggravent sans relâche, malgré l’émergence de conflits plus médiatisés comme la guerre en Ukraine, les tensions entre Israël et la Palestine, ou encore les bouleversements politiques aux États-Unis. Pendant que le monde détourne le regard, la violence jihadiste s’intensifie au Mali, au Niger et au Burkina Faso, les trois pays formant l’Alliance des États du Sahel (AES) depuis 2023. Aujourd’hui, cette zone est la plus exposée au terrorisme islamiste dans le monde, selon les dernières données disponibles.
Les régimes militaires arrivés au pouvoir après des coups d’État successifs avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Pourtant, leur bilan est désastreux : non seulement les groupes armés gagnent du terrain, mais les attaques contre les civils se multiplient. Pire encore, ces gouvernements ont instauré un régime autoritaire, où la liberté de la presse est muselée, les opposants réprimés et les élections reportées indéfiniment. Les journalistes, locaux comme étrangers, sont harcelés, arrêtés ou contraints à l’exil. Les organisations de la société civile subissent des pressions constantes, voire des arrestations arbitraires. Une stratégie qui vise à contrôler l’information pour mieux asseoir leur pouvoir.
Violence jihadiste : une escalade sans précédent
Il y a dix ans, le Sahel était la région d’Afrique la moins touchée par l’extrémisme violent. Aujourd’hui, elle est devenue la plus meurtrière, avec une hausse alarmante du nombre de victimes. En 2024, plus de 11 200 morts ont été recensés, un chiffre trois fois supérieur à celui de 2021. Si ces statistiques excluent les 2 430 civils tués par les forces de sécurité et leurs alliés russes, elles révèlent une réalité brutale : les États et leurs partenaires sont parfois plus meurtriers que les groupes jihadistes eux-mêmes. Les populations, prises en étau, subissent une insécurité croissante, tandis que les déplacements forcés battent des records (plus de 3,1 millions de personnes en mars 2025).
Cette situation s’explique en partie par l’évolution des tactiques des groupes armés, qui combinent désormais attaques ciblées, utilisation d’engins explosifs improvisés (EEI) et frappes aériennes. Bien que les jihadistes évitent généralement les grandes villes, leurs attaques à Bamako (Mali) en septembre 2024 ont démontré une audace inédite, visant des infrastructures militaires stratégiques. Leur objectif ? Discréditer les régimes en place et gagner le soutien des populations locales, une approche qui contraste avec la terreur exercée par d’autres factions comme l’État islamique au Sahel.
Au Mali : l’État en difficulté face à une menace multiforme
La sortie de la Mission des Nations unies (MINUSMA) en 2023 a marqué un tournant dans la stratégie malienne. Le régime de Bamako, soutenu par des troupes russes, tente désormais de reconquérir le Nord du pays, tout en affrontant à la fois les groupes jihadistes et les mouvements séparatistes touaregs. Pourtant, malgré la reprise de Kidal en octobre 2023, les forces maliennes peinent à imposer leur autorité. En juillet 2024, une embuscade près de Tinzaouaten a coûté la vie à 40 soldats maliens et 80 mercenaires russes, la pire défaite subie par Wagner depuis son arrivée au Sahel.
Les attaques se multiplient : en septembre 2024, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) a frappé simultanément une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako, faisant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces opérations, hautement symboliques, révèlent l’incapacité des autorités à sécuriser le territoire. Pourtant, paradoxalement, les Maliens conservent une certaine confiance dans leur armée, selon les sondages de 2024.
Les civils payent un lourd tribut. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage dans la région de Mopti a fait 40 morts. En représailles, des frappes de drones menées par l’armée malienne ont tué plus de 20 civils en août. Les violences se poursuivent en 2025, avec plus de 50 morts dans une embuscade près de Gao en février. Malgré cette dégradation, les autorités maintiennent leur discours sur une prétendue « montée en puissance » des forces armées.
Au Burkina Faso : l’État recule face à la militarisation de la société
Depuis le coup d’État de 2022, la situation sécuritaire du Burkina Faso n’a cessé de se dégrader. En 2024, les forces armées auraient perdu le contrôle de 60 % du territoire, selon des rapports difficiles à vérifier. Le JNIM est actif dans la majorité des régions, et le nombre de victimes a bondi de 68 % entre 2022 et 2023. L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays a eu lieu en août 2024 à Barsalogho, où des civils creusant des tranchées pour défendre leur ville ont été pris pour cibles. Bilan : entre 130 et 600 morts, un chiffre effroyable.
Les exactions ne viennent pas seulement des jihadistes. En février 2024, l’armée burkinabè a exécuté sommairement 223 civils dans deux villages. Des témoignages ont également révélé des mutilations de cadavres par des soldats, ainsi que des massacres de civils peuls par les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des miliciens armés par l’État. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire à Diapaga, tuant plus de 30 soldats et miliciens.
Cette spirale de violence s’explique en partie par la décision du régime d’armer des civils. Depuis 2020, puis intensifiée après le coup de 2022, cette stratégie a abouti au recrutement de 50 000 VDP, formés en seulement deux semaines. Bien que ces miliciens reçoivent un salaire et des armes, leur action a renforcé les tensions ethniques et militarisé la société burkinabè. Aujourd’hui, plus de 2 millions de personnes ont fui leur foyer, faisant du Burkina Faso le pays avec le plus grand nombre de déplacés internes en Afrique de l’Ouest.
Au Niger : une dégradation silencieuse mais inquiétante
Bien que le Niger soit considéré comme légèrement plus stable que ses voisins, la situation sécuritaire s’est fortement détériorée depuis le coup d’État de 2023. Les attaques jihadistes, autrefois moins fréquentes, sont désormais plus meurtrières. Depuis juillet 2023, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils qu’avant le putsch, plaçant les populations entre le marteau des groupes armés et l’enclume des forces de sécurité.
En 2024, les attaques contre les civils et les militaires se sont multipliées. En mars, 23 soldats ont été tués dans la région de Tillabéri. En décembre, deux attaques ont fait 39 morts civils à l’ouest du pays. En 2025, l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) a perpétré un massacre dans une mosquée, tuant 44 personnes. Malgré une intensification des opérations militaires, la situation reste préoccupante.
Transitions politiques : l’art de prolonger le pouvoir
Depuis leur arrivée au pouvoir, les régimes militaires de l’AES ont systématiquement repoussé les échéances électorales et modifié les constitutions pour se maintenir en place. Au Mali, la transition initialement prévue pour février 2022 a été prolongée à plusieurs reprises, avec une nouvelle période de 2 à 5 ans annoncée en 2024. Le colonel Goïta, chef de la junte, s’est même auto-promu général d’armée en octobre 2024, consolidant son emprise sur le pouvoir.
Au Burkina Faso, le capitaine Traoré a suivi le même chemin. Après avoir promis des élections pour juillet 2024, il a finalement annoncé une transition de 60 mois, lui permettant de rester au pouvoir jusqu’en 2029. Une réforme constitutionnelle a été mise en place pour légitimer cette durée, tout comme au Niger, où une transition d’au moins cinq ans a été recommandée en février 2025. Le général Tchiani, chef de la junte nigérienne, s’est lui aussi auto-promu général d’armée en mars 2025.
Ces prolongations ne sont pas anodines. Elles permettent aux régimes de l’AES de consolider leur alliance, notamment en rompant avec la CEDEAO et en nouant de nouveaux partenariats, comme le soutien militaire de la Russie. Pour l’Union européenne, cette réalité impose une réévaluation urgente de sa stratégie dans la région.
Contrôle de l’information : une arme politique
Faute de pouvoir contrôler leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont choisi de contrôler l’information. Depuis les coups d’État, les médias indépendants et étrangers sont censurés, les journalistes étrangers expulsés et les locaux réprimés. Les partis politiques et les organisations de la société civile sont suspendus ou surveillés de près.
Au Mali, RFI et France 24 ont été interdits dès 2022, suivis par la suspension de la chaîne privée Joliba TV en 2024. Les critiques envers le régime sont systématiquement réprimées, comme l’expulsion du directeur des droits humains de la MINUSMA en 2023. Les ONG et les partis politiques subissent des restrictions similaires, tandis que les médias sont interdits de couvrir certains sujets.
Au Burkina Faso, la répression s’est intensifiée en 2024 et 2025. RFI, France 24 et Jeune Afrique ont été suspendus, et des journalistes étrangers expulsés sans justification. En mars 2025, trois journalistes ont été enlevés, puis contraints de diffuser une vidéo en uniforme militaire pour « couvrir la réalité sur le terrain ». Une tactique qui illustre l’enrôlement forcé des opposants.
Le Niger n’est pas en reste. Dès août 2023, RFI et France 24 ont été suspendus, suivis par la fermeture d’autres médias et l’intimidation des journalistes couvrant les questions sécuritaires. Les passeports des étrangers sont parfois confisqués à l’aéroport de Niamey, limitant leurs déplacements. Les partis politiques sont suspendus depuis juillet 2023, et les détentions arbitraires, y compris celle de l’ancien président Mohamed Bazoum, se multiplient.
En octobre 2024, les autorités burkinabè ont affirmé contrôler 70 % du territoire, un chiffre identique à celui attribué aux groupes jihadistes par des recherches externes. Pour les populations, il devient de plus en plus difficile de distinguer la réalité de la propagande officielle.
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Le silence médiatique autour du Sahel s’explique par l’émergence d’autres crises mondiales et par la répression croissante des médias indépendants dans les pays de l’AES. Pourtant, cette région reste un foyer de tensions majeures : expansion jihadiste, insécurité alimentaire (52,7 millions de personnes menacées en Afrique de l’Ouest entre juin et août 2025), et crise humanitaire (plus de 3,1 millions de déplacés).
L’Union européenne et ses États membres ne peuvent ignorer ces défis. Bien que d’autres urgences captent son attention, le Sahel reste un enjeu stratégique pour l’Europe, qui doit clarifier ses priorités : que veut-elle faire au Sahel ? Avec qui ? Et dans quel but ? Une chose est sûre : se désengager totalement signifierait tourner le dos à des millions de personnes, tout en laissant la porte ouverte à de nouveaux partenariats régionaux et internationaux.
À l’heure où le monde se polarise, renforcer les liens et les solidarités entre continents est plus que jamais une nécessité. Le Sahel n’est pas une région oubliée : c’est un défi global qui exige une réponse collective.
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