corruption au Mali : quand les petits cadeaux deviennent un drame social
Au Mali, des expressions comme « bonya » (respect), « woro songo » (prix de la cola) ou « buru songo » (prix du pain) illustrent une réalité bien ancrée : celle des petits cadeaux, souvent indus, qui s’immiscent dans le quotidien et alimentent la corruption. Une pratique si répandue qu’elle soulève des questions sur son acceptation sociale et ses conséquences dévastatrices.
Pourquoi cette forme de corruption s’est-elle imposée dans les mœurs maliennes ? Comment dénoncer un phénomène devenu presque banal ? La réponse réside dans une combinaison de facteurs culturels, économiques et institutionnels qui transforment des actes répréhensibles en pratiques « normales ».
Selon Transparency Internationale, la corruption se définit comme « le détournement à des fins privées d’un pouvoir confié en délégation ». Pourtant, au Mali, elle se manifeste sous des formes variées : pots-de-vin, faveurs indues, influences abusives, ou encore échanges de services contre des avantages personnels. Ces comportements, bien que condamnables, sont souvent tolérés, voire encouragés, dans certains milieux.
les visages de la corruption au quotidien
Les témoignages recueillis au Mali révèlent l’ampleur du phénomène. Myriam (nom d’emprunt), directrice commerciale à Bamako, partage son expérience : « Chaque fois que je décroche un marché, des agents de l’administration contractante exigent un pourcentage en retour. C’est à prendre ou à laisser. » Une pression constante qui la pousse à s’interroger sur sa capacité à tenir ce rythme, tant cette extorsion de fonds semble ancrée dans les pratiques professionnelles.
Un autre exemple frappant est celui d’Omar Keita, entrepreneur qui, après une journée entière d’attente, a dû remettre 10 000 FCFA à un pompiste pour obtenir du carburant. Une situation rendue encore plus critique par la pénurie de carburant qui a frappé le Mali en 2025, en raison d’attaques terroristes sur les axes d’approvisionnement en provenance du Sénégal et de la Côte d’Ivoire. Malgré son sentiment de trahison, Omar Keita a cédé, illustrant ainsi le cercle vicieux de la corruption : plus elle se normalise, moins elle est perçue comme un fléau.
Sibiri Diarra, ancien fonctionnaire international, rappelle que dans les organisations internationales, les cadeaux sont strictement encadrés pour éviter toute dérive. Pourtant, au Mali, l’absence de règles claires ouvre la porte à tous les abus. Le Réseau malien de lutte contre la corruption souligne que l’impunité renforce cette tendance, transformant des actes illégaux en comportements socialement acceptés.
une normalisation aux conséquences dramatiques
Pour Mohamed Abdellahi Elkhalil, sociologue spécialiste des questions sociales et sécuritaires au Sahel, la corruption s’est « infiltrée dans les rouages de la société malienne ». Il évoque une normalisation sociologique, où l’envie de vivre au-delà de ses moyens pousse à accepter des pratiques corruptives. « Ces comportements mettent en péril les fondements de la démocratie et de l’économie du pays », alerte-t-il.
Oumar Korkosse, membre du Réseau des communicateurs traditionnels pour le développement au Mali (Recotrade), ajoute que la pauvreté et le chômage aggravent la situation. « Quand les salaires sont bas ou irréguliers, les petits actes de corruption deviennent une source de revenus complémentaires pour survivre », explique-t-il. Ainsi, même ceux qui souhaitent agir avec intégrité finissent par céder, par nécessité.
Face à cette réalité, la question dépasse les cadres juridique et politique : elle est avant tout morale. L’Association Malienne de Lutte contre la Corruption et la Délinquance Financière (AMLCDF) insiste sur la nécessité de construire une conscience citoyenne, fondée sur l’éthique, la responsabilité et le respect du bien commun. Pour cette organisation, les initiatives de la société civile, les programmes d’éducation à la citoyenneté et les discours religieux peuvent jouer un rôle clé dans la prise de conscience collective.
un fléau qui ronge les institutions
Les résultats d’un sondage réalisé en mars 2024 par Afrobaromètre révèlent que, selon les citoyens, les juges et magistrats, les hommes et femmes d’affaires, les fonctionnaires, les agents des impôts, ainsi que les policiers et gendarmes sont les plus impliqués dans des affaires de corruption. De plus, une grande partie de la population admet avoir versé un pot-de-vin pour obtenir un service public.
Sur les routes, la corruption est omniprésente et exaspère les usagers. Ousmane Diarra, conducteur de taxi-moto à Bamako, témoigne : « Les policiers m’interpellent cinq à six fois par jour pour les mêmes motifs. Que je sois en règle ou non, je dois payer entre 1 000 et 2 000 FCFA à chaque contrôle. C’est énorme ! » Une situation qui l’oblige à consacrer une grande partie de sa journée à « supplier » les agents, selon ses propres termes.
Les données d’Afrobaromètre montrent que les administrations publiques sont les secteurs les plus touchés par la corruption. Que ce soit dans les établissements de santé publics, les écoles publiques ou au sein de la police, les citoyens reconnaissent recourir à la corruption pour accéder à des services essentiels. Ces pratiques contribuent à donner au Mali la réputation d’un pays où la corruption est particulièrement élevée.
En 2024, l’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency Internationale classe le Mali à la 135e position sur 180 pays, avec un score de 27/100. En 2025, ce score n’évolue que légèrement (28/100), confirmant la persistance d’un niveau élevé de corruption perçue. Un rapport de la Banque mondiale souligne que le score du Mali pour le contrôle de la corruption s’élève à -0,86, bien en dessous de la moyenne mondiale (-0,04). Cela indique une faible capacité des institutions à lutter contre ce fléau.
Me Soumaré Boubacar, avocat au Barreau de Bamako, résume la situation : « Quand une grande partie de la population doute de l’intégrité des institutions, la corruption peut devenir une stratégie de survie. Puisque tout le monde le fait, pourquoi pas moi ? » Une mentalité qui renforce le cycle de la corruption et rend sa lutte d’autant plus complexe.
vers une prise de conscience collective ?
Face à l’ampleur du phénomène, les appels à une mobilisation citoyenne se multiplient. Les associations de lutte contre la corruption insistent sur la nécessité de renforcer l’éducation à la citoyenneté et de promouvoir des valeurs éthiques. Les programmes de sensibilisation, les discours religieux et les initiatives locales pourraient contribuer à inverser la tendance.
Pourtant, sans une volonté politique forte et des sanctions exemplaires, la corruption risque de continuer à gangrener la société malienne. Comme le rappellent les experts, c’est avant tout une question de volonté collective : changer les mentalités, exiger plus de transparence et rétablir la confiance dans les institutions.
Et vous, que pensez-vous des solutions pour lutter contre la corruption au Mali ?
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