26 mai 2026

Burkina Voix

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Burkina Faso : quand les juntes militaires se retournent contre leurs alliés civils

Le paysage politique du Burkina Faso a été radicalement transformé fin janvier 2026. Par une décision du 29 janvier, le pouvoir en place, dirigé par le capitaine Ibrahim Traoré, a procédé à la dissolution officielle de l’ensemble des formations politiques. Cette mesure a concerné y compris les partis qui avaient initialement appuyé sa prise de pouvoir en septembre 2022.

Cette décision radicale fait suite à une suspension des activités des partis, en vigueur depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Traoré. La junte justifie cette abolition par une volonté de « restructuration » de l’État afin de surmonter les clivages sociaux. Concrètement, cette action élimine les derniers vestiges de participation citoyenne autonome et renforce la concentration du pouvoir au profit d’Ibrahim Traoré. En outre, l’ensemble des actifs et biens appartenant aux partis dissous ont été confisqués par l’État.

Si le régime militaire a bénéficié à ses débuts d’un fort soutien populaire, cette dissolution contredit son propre discours axé sur la mobilisation des citoyens et la refondation révolutionnaire. Ce revirement n’est cependant pas un cas isolé. À travers le Sahel et sur tout le continent africain, un schéma récurrent se dessine : les soutiens civils des putschs militaires constatent amèrement que leur ferveur initiale ne leur garantit aucune influence politique à long terme. La politique au Burkina Faso suit une tendance où les coups de force qui naissent avec l’appui du peuple se soldent fréquemment par la marginalisation, voire la répression, des organisations qui ont aidé la junte à consolider son pouvoir.

Une fois leur autorité établie, les chefs militaires montrent généralement peu d’inclinaison à partager le pouvoir. Les alliés civils sont précieux lors des premières phases d’un putsch, car ils mobilisent les foules, confèrent une légitimité et créent l’image d’un soulèvement répondant à une exaspération populaire.

Cependant, ces mêmes alliés deviennent vite une source d’inquiétude pour le nouveau régime. Disposant de leurs propres leaders, de leur base électorale et de leurs exigences pour la transition, ils peuvent contester les décisions ou mobiliser leurs sympathisants. C’est cette autonomie que les juntes cherchent à neutraliser. L’adhésion populaire de la première heure ne saurait être vue comme un blanc-seing durable ou une garantie de transition inclusive. L’actualité au Burkina Faso, avec la suppression des partis, en est une illustration frappante. L’appui extérieur aux forces armées peut s’avérer décisif pour initier ou asseoir un coup d’État, mais il n’assure presque jamais un rôle politique pérenne pour les acteurs civils.

Le soutien civil : un tremplin vers le pouvoir, pas un partage d’influence

Contrairement à une idée reçue, les prises de pouvoir par l’armée bénéficient souvent de l’appui d’une frange de la population. Il arrive même que des civils encouragent activement un putsch, participant à son succès et à sa consolidation. Cette tendance a été particulièrement marquée lors de la récente série de coups d’État en Afrique. Du Mali au Niger, les interventions des militaires ont été saluées, voire célébrées, par des organisations de la société civile, des partis et d’autres forces vives de la nation. Pour les putschistes, ces ralliements sont une aubaine, leur fournissant une légitimité immédiate et une base de soutien populaire.

Pourtant, un autre phénomène, tout aussi fréquent, se manifeste par la suite. Tandis que les groupes civils espèrent conserver une influence dans le nouvel ordre politique, les juntes finissent souvent par écarter, marginaliser ou même réprimer ces alliés de la première heure. Ce scénario se reproduit de manière constante, peu importent l’époque, la région ou les contextes idéologiques et sociaux.

L’histoire offre plusieurs exemples. Au Soudan, après le putsch de 1969, le Parti communiste a d’abord collaboré avec les Officiers libres du colonel Jaafar Nimeiri, lui apportant un appui politique essentiel. Moins d’un an plus tard, Nimeiri commençait à évincer les communistes du gouvernement, avant de lancer en 1971 une répression féroce qui anéantit le parti. Un parcours semblable a été observé en Égypte après le coup d’État de 2013. Le mouvement contestataire Tamarod, qui avait soutenu la prise de pouvoir du général Abdelfattah el-Sisi, a vu son influence et celle des autres partis s’effondrer avec le rétrécissement de l’espace civique.

L’amère désillusion des alliés civils au Sahel

La situation actuelle au Sahel illustre parfaitement cette dynamique. De nombreuses organisations civiles ayant applaudi les récents changements de régime font aujourd’hui face à la même déconvenue. Au Mali, le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), une vaste coalition regroupant opposition, religieux et militants proches de l’imam Mahmoud Dicko, compte désormais parmi les critiques les plus acerbes de la junte menée par le colonel Assimi Goïta.

Ironiquement, le M5-RFP avait été l’un des premiers à soutenir le putsch. Suite à des mois de protestations d’envergure contre le président Ibrahim Boubacar Keïta, le mouvement avait accueilli favorablement l’intervention militaire d’août 2020, avec l’espoir de peser sur la feuille de route de la transition. Cet espoir fut de courte durée. La junte a rapidement mis le M5-RFP sur la touche lors de la constitution du gouvernement de transition, privant ses leaders de postes stratégiques.

L’influence du mouvement s’est encore amenuisée lorsque Assimi Goïta a orchestré un second coup de force en mai 2021, destituant le gouvernement civil intérimaire pour asseoir définitivement le contrôle de l’armée. L’alliance tactique initiale s’est ainsi achevée par une mise à l’écart totale du M5-RFP.

En Guinée, le scénario post-coup d’État de 2021 est comparable. Les opposants à l’ex-président Alpha Condé avaient d’abord applaudi le putsch du général Mamady Doumbouya. Dans l’espoir de participer activement à la transition, ils avaient même demandé à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) de s’abstenir de toute sanction, légitimant publiquement l’intervention militaire. Cependant, à l’instar du Mali, la junte guinéenne a ignoré ses soutiens, leur refusant une représentation substantielle. À peine un an plus tard, des opposants étaient arrêtés pour avoir critiqué leur mise à l’écart du processus de transition.

Analysée dans cette perspective historique et comparative, la récente décision de dissoudre les partis au Burkina Faso apparaît donc comme la continuation d’un modèle bien connu. L’appui initial aux putschistes ne constitue en rien une assurance d’influence ou de participation au pouvoir une fois que le régime militaire a consolidé sa position.