14 mai 2026

Sénégal : la Turquie prend le relais pour la surveillance maritime

Le Sénégal franchit une étape majeure dans la sécurisation de ses eaux territoriales. Après l’annonce du retrait des forces françaises en 2024, Dakar se tourne vers la Turquie pour assurer la surveillance de ses côtes. Cette décision, portée par l’équipe du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko, marque un tournant dans la stratégie sécuritaire du pays et interroge : cette transition représente-t-elle une véritable avancée pour la souveraineté sénégalaise, ou simplement un changement d’allié ?

Un changement de cap diplomatique au Sénégal

Depuis l’élection du duo Pastef en avril 2024, la politique étrangère du Sénégal a connu une mutation notable. La fermeture des bases militaires françaises, effective dès 2024 et achevée en 2025, s’inscrit dans une volonté affichée de rompre avec les schémas de coopération hérités de l’époque coloniale. La présence des forces françaises, autrefois perçue comme un gage de stabilité, est devenue un sujet de tension politique pour un gouvernement élu sur un programme souverainiste.

Le retrait français n’a pas laissé place à une vacance stratégique. La Turquie, qui renforce depuis dix ans sa présence en Afrique, s’est positionnée avec une approche méthodique. Ankara propose désormais au Sénégal un appui dans la surveillance des 500 kilomètres de côtes, une zone économique exclusive couvrant 158 000 km², riche en ressources halieutiques, en enjeux migratoires et en potentiel énergétique.

La Turquie, un acteur clé pour la sécurité du golfe de Guinée

Le choix de la Turquie n’est pas anodin. Ankara a fait de son industrie de défense un outil d’influence, via des entreprises comme Baykar, ASELSAN ou ARES Shipyard, déjà présentes au Tunisie, au Niger, au Togo et au Nigeria. Les drones Bayraktar TB2, exportés vers plus de trente pays, symbolisent cette stratégie mêlant transfert de technologies, formation et collaboration opérationnelle. Pour le Sénégal, l’offre turque pourrait inclure des patrouilleurs, des systèmes de surveillance et une formation des équipages locaux.

Cette évolution s’inscrit dans un contexte régional tendu. Le golfe de Guinée reste l’une des zones les plus touchées par la piraterie maritime, la pêche illégale et les trafics transfrontaliers. Les pertes économiques liées à la pêche illicite non déclarée et non réglementée (INN) s’élèveraient à plusieurs milliards de dollars par an pour l’Afrique de l’Ouest. Pour Dakar, sécuriser son littoral relève autant d’une nécessité stratégique que d’une protection de ses intérêts économiques.

Souveraineté renforcée ou nouvelle dépendance ?

Le débat dépasse la simple substitution d’un partenaire par un autre. La question centrale porte sur la nature du futur partenariat. L’acquisition de technologies turques implique des chaînes d’approvisionnement, des formations et des contrats de maintenance, source potentielle de dépendance. L’exemple libyen, où Ankara a consolidé son influence après un soutien militaire, alimente les craintes des observateurs.

Pourtant, diversifier ses alliances reste, en théorie, un levier de souveraineté. En s’éloignant d’un partenaire unique, le Sénégal élargit ses marges de négociation et peut espérer des conditions plus avantageuses. Contrairement à la France, la Turquie n’a pas de passé colonial en Afrique et n’impose pas, à ce jour, de conditions politiques explicites pour ses ventes d’armement. Cet argument pèse lourd dans la rhétorique du gouvernement actuel.

Trois critères permettront d’évaluer l’efficacité de ce partenariat : l’effectivité des moyens déployés sur le terrain, l’autonomie accordée aux forces sénégalaises dans la conduite des opérations, et la transparence des accords passés avec les industriels turcs. Faute de résultats concrets, le pari souverainiste pourrait se révéler être un simple déplacement d’influence. Les prochains mois, avec la signature probable d’accords-cadres entre Dakar et Ankara, apporteront des réponses.