Un marché d’armement d’une valeur de 45 milliards de francs CFA, conclu sous l’ère Macky Sall, vient de franchir un cap judiciaire majeur au Sénégal. Deux individus mis en cause ont été écroués à Dakar à la suite d’une plainte déposée par l’Agence judiciaire de l’État (AJE), organe chargé de protéger les intérêts financiers de l’État sénégalais. Ce dossier, parmi les plus emblématiques révélés par le nouveau gouvernement, illustre sa détermination à réexaminer en profondeur les engagements contractuels passés.
L’AJE à l’origine d’une procédure judiciaire d’envergure
L’impulsion de cette action revient à l’AJE, dont le rôle s’est amplifié avec l’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko en 2024. Cette agence, rattachée au ministère des Finances, endosse le rôle de défenseur des fonds publics contre les détournements ou les engagements irréguliers. Son action a permis d’ouvrir une information judiciaire et de convoquer les acteurs impliqués dans ce marché controversé.
À l’issue de ces auditions, deux mises en cause ont été placées en détention provisoire, signe que les magistrats estiment les charges suffisamment lourdes. Ce contentieux financier, estimé à 45 milliards de francs CFA (soit environ 69 millions d’euros), s’inscrit parmi les affaires les plus significatives traitées par la justice sénégalaise ces derniers mois. Depuis la publication du rapport de la Cour des comptes en 2024, qui pointait des irrégularités budgétaires, les autorités actuelles multiplient les démarches pour réclamer des comptes.
Un contrat militaire sous le régime précédent
Ce marché portait sur l’acquisition de matériel destiné aux forces de défense et de sécurité. Signé durant le mandat de Macky Sall (2012-2024), il s’inscrit dans un contexte de hausse des dépenses sécuritaires, influencé par l’instabilité au Sahel et les opérations menées par l’armée sénégalaise, notamment en Casamance. Plusieurs contrats d’armement avaient alors été conclus en procédure dérogatoire, sous couvert de secret-défense, échappant ainsi aux contrôles parlementaires classiques.
Les enquêteurs cherchent désormais à vérifier la conformité des livraisons, l’adéquation des prix pratiqués avec les références internationales, et l’éventuelle présence de surfacturations ou de commissions occultes. L’enquête devra déterminer si une partie des 45 milliards a été détournée de son objectif initial ou si des intermédiaires ont bénéficié de profits illégitimes.
Un enjeu politique et des défis diplomatiques
Au-delà de l’aspect juridique, cette affaire revêt une dimension politique majeure. Le gouvernement Sonko-Faye a fait de la transparence un pilier de sa politique, et l’incarcération de personnalités liées à d’anciens contrats publics renforce son discours de rupture. Plusieurs anciens hauts responsables ont déjà été auditionnés dans des dossiers connexes, notamment ceux portant sur les hydrocarbures, les infrastructures et le foncier.
Le dossier de l’armement ajoute une couche de complexité supplémentaire. Les fournisseurs concernés sont fréquemment des entreprises étrangères, parfois liées à des États partenaires, ce qui peut compliquer les demandes d’entraide judiciaire internationale. Le Sénégal doit concilier son exigence de transparence avec la préservation de ses alliances militaires, qu’il s’agisse des relations avec la France, en pleine évolution, ou des partenariats récents avec la Turquie, Israël ou certains pays du Golfe.
L’identité des deux personnes incarcérées ainsi que le calendrier judiciaire restent à préciser. L’instruction pourrait s’étendre sur plusieurs mois, voire plus, en raison de la complexité des documents comptables et des éventuelles commissions rogatoires à organiser hors des frontières nationales. La procédure entre désormais dans une phase d’investigation approfondie.
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