Sankara sanctuarisé, sa famille mise à l’écart : jusqu’où ira l’instrumentalisation de sa mémoire ?

Sankara sanctuarisé, sa famille mise à l’écart : jusqu’où ira l’instrumentalisation de sa mémoire ?
Écouter la lecture⏱ ~7 min

Le 17 mai 2025, le Burkina Faso a inauguré en grande pompe le mausolée dédié à Thomas Sankara et à ses douze compagnons d’armes sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente à Ouagadougou. Sous le patronage du capitaine Ibrahim Traoré, la cérémonie a été présidée par le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo, en présence de dignitaires internationaux tels qu’Ousmane Sonko (Premier ministre du Sénégal), Allah-Maye Halina (Premier ministre du Tchad) et des représentants de l’Alliance des États du Sahel. Vingt-et-un coups de canon ont marqué l’événement, accompagnés de discours solennels et d’une architecture symbolique signée Francis Kéré, conçue sous la forme d’un œil vigilant.

Pourtant, malgré cette mise en scène internationale, une absence criante a marqué la cérémonie : celle de Mariam Sankara, veuve de l’ancien président burkinabè. Aucune mention n’a été faite de son nom, ni de ceux de ses enfants ou de la famille. Cette omission n’est pas fortuite : elle s’inscrit dans une tendance récurrente depuis la réinhumation des restes de Thomas Sankara en février 2023, à laquelle la famille avait également refusé de participer.

À qui appartient la mémoire de Thomas Sankara ?

L’inauguration du mausolée soulève une interrogation fondamentale : à qui revient le droit de définir, organiser et transmettre la mémoire de Thomas Sankara ? À sa famille, qui a porté ce deuil dans l’exil et le silence pendant plus de trois décennies ? À l’État burkinabè, qui cherche aujourd’hui à faire de Sankara un pilier du récit national ? Ou à une communauté panafricaine élargie, pour qui il incarne un idéal révolutionnaire intemporel ?

Cette tension révèle un malaise profond. Alors que Sankara est progressivement passé du statut de victime politique à celui de héros national puis de symbole continental, la voix de ceux qui l’ont connu intimement est systématiquement marginalisée. L’institutionnalisation de sa mémoire, bien qu’elle prétende la préserver, semble se faire au détriment de ceux qui en ont été les gardiens les plus fidèles dans les moments les plus sombres.

Une histoire de mémoire instrumentalisée

Sous le régime de Blaise Compaoré, successeur de Sankara après son assassinat le 15 octobre 1987, Mariam Sankara a vécu en exil à Montpellier pendant plus de vingt ans. Son statut de veuve d’ancien chef d’État n’a jamais été reconnu, et évoquer le nom de Sankara relevait alors d’un acte de résistance. Ce n’est qu’après la chute de Compaoré en 2014 qu’elle a pu rentrer au pays, et que le procès des auteurs présumés de l’assassinat a été ouvert en 2021.

Sous Roch Marc Christian Kaboré, une phase de réhabilitation officielle a commencé. Le projet du Mémorial Thomas Sankara a été lancé dès le 2 octobre 2016, bien avant l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré. Ce processus, initié par la société civile et soutenu par plusieurs gouvernements successifs, a traversé des contextes politiques variés, parfois contradictoires — notamment lorsque Kaboré envisageait un retour possible de Compaoré, transformant Sankara en symbole électorallement utile.

De la récupération à la doctrine d’État

Avec le régime actuel, le mémorial est devenu mausolée, et la figure de Sankara a été intégrée à la doctrine officielle. Initialement invoquée pour légitimer un pouvoir issu d’un coup d’État, elle est désormais mobilisée comme référence historique incontournable du Burkina Faso contemporain. Le vocabulaire a changé : Sankara n’est plus seulement un ancien président assassiné, mais un « héros national », un « père fondateur » de la souveraineté africaine.

Cette transformation soulève une question éthique cruciale : lorsqu’un État s’approprie la mémoire d’un dirigeant disparu, conserve-t-il le droit moral de le faire sans le consentement de sa famille ? La réponse semble être oui — mais au prix d’une fracture symbolique durable entre mémoire officielle et mémoire intime.

Une opposition de principe ignorée

Dès février 2023, la famille Sankara avait publiquement exprimé son désaccord avec le choix du lieu d’inhumation — précisément le site de l’assassinat. Dans une déclaration commune signée par Mariam Sankara, ses deux fils et les frères et sœurs de Thomas Sankara, elle proposait des alternatives telles que le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié ou le Jardin Yennenga. Elle demandait surtout que le lieu du meurtre reste un espace historique préservé, non un lieu de sépulture.

Mais l’État a fait fi de ces appels. La réinhumation a eu lieu le 23 février 2023, sans la présence de la famille. Cette décision, perçue comme une « écrasement par la force de la puissance publique », illustre une constante : à travers trois régimes politiques distincts, Mariam Sankara a été successivement muselée, instrumentalisée, puis contournée.

Le paradoxe du panafricanisme sans les proches

Thomas Sankara avait bâti une partie de son idéal sur la dignité, la souveraineté et le refus de toute domination. Il est donc ironique que, dans la gestion de sa propre mémoire, sa famille se dise confrontée à une décision étatique imposée sans concertation. Le panafricanisme, lorsqu’il se limite à des cérémonies grandioses et à des hommages protocolaires, risque de trahir l’esprit même qu’il prétend célébrer.

Car une mémoire véritablement apaisée ne se mesure pas à la hauteur des monuments ni au nombre de personnalités présentes à une inauguration. Elle se juge à la capacité d’un État à écouter ceux dont la douleur précède les discours officiels. En ce sens, le dossier Sankara reste ouvert — non pas tant sur les faits historiques, mais sur la manière dont le Burkina Faso choisit de les transmettre.

Suivre la rubriqueRetrouvez nos publications dans Feedly, Inoreader…

Suzanne Ntouba

Journaliste