19 juin 2026

Burkina Voix

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Rail Cameroun-Tchad : N’Djamena désavoue le corridor validé par Yaoundé

Présenté comme un projet phare pour l’intégration économique en Afrique centrale, le chemin de fer devant relier le Cameroun au Tchad connaît déjà des remous politiques. Le 4 juin, le Comité de pilotage des projets structurants, réuni au Palais de l’Unité sous la présidence du chef de l’État camerounais, a entériné le corridor ferroviaire qui doit connecter Ngaoundéré à N’Djamena via Garoua, Figuil, Maroua et Kousséri, avant de franchir la frontière tchadienne.

Ce tracé, présenté par Yaoundé comme le plus adapté sur les plans économique, technique et territorial, vise à prolonger le réseau ferré camerounais vers le Sahel et à renforcer le rôle du Cameroun comme porte d’entrée maritime pour les pays enclavés de la région. Cependant, l’annonce a suscité une vive réaction de la part des autorités tchadiennes.

Dans un communiqué officiel, le ministère tchadien des Transports a souligné qu’aucun tracé définitif n’avait été approuvé conjointement par les deux États. N’Djamena a exprimé son désaccord face à une décision jugée précipitée, rappelant que plusieurs options étaient encore en discussion dans le cadre des consultations bilatérales. Ce différend, loin d’être anodin, met en lumière les difficultés de gouvernance des grands projets transfrontaliers dans la sous-région.

Un projet majeur pour l’intégration régionale

L’ambition de ce projet est immense. Avec plus de 900 kilomètres de voies ferrées, la future ligne doit permettre de connecter directement le Cameroun et le Tchad, ce dernier dépendant à plus de 80 % du corridor Douala-N’Djamena pour son commerce extérieur. L’infrastructure s’inscrit dans la stratégie de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC), soutenue par plusieurs partenaires techniques et financiers internationaux. Le coût estimé se chiffre en milliards de dollars, ce qui en ferait l’un des investissements les plus importants jamais envisagés entre les deux pays. À terme, le rail devrait faciliter le transport des hydrocarbures, du coton, du bétail, des céréales, des matériaux de construction et des marchandises conteneurisées en provenance des ports de Douala et de Kribi. Les promoteurs espèrent réduire les coûts logistiques, améliorer la compétitivité des entreprises et fluidifier les échanges dans le bassin Cameroun-Tchad.

Un enjeu stratégique pour deux économies complémentaires

Pour le Cameroun comme pour le Tchad, l’enjeu dépasse largement le simple transport ferroviaire. Le Tchad, pays sans littoral, est fortement dépendant du corridor camerounais pour ses importations et exportations. Une grande partie de ses marchandises transite par le port de Douala avant d’être acheminée par route vers N’Djamena, ce qui constitue une vulnérabilité économique majeure depuis des décennies.

L’arrivée du rail pourrait bouleverser la donne

Selon plusieurs études récentes, une liaison ferroviaire moderne permettrait de réduire significativement les coûts logistiques, d’accélérer le transport des marchandises et d’améliorer la compétitivité des entreprises des deux pays. Elle offrirait aussi une alternative plus durable au transport routier, dont les coûts d’entretien sont élevés et les performances souvent impactées par les conditions climatiques. Pour le Cameroun, ce projet est aussi une occasion de valoriser ses infrastructures portuaires en renforçant leur rôle de porte d’entrée vers l’hinterland sahélien. L’objectif est de créer un véritable corridor économique pour stimuler les échanges, attirer les investissements et favoriser la transformation locale des matières premières.

Derrière le tracé, une bataille pour les retombées économiques

Si le débat semble porter sur un simple choix de parcours, les véritables enjeux sont plus profonds. Le tracé validé par Yaoundé privilégie une traversée du Grand Nord camerounais avant d’atteindre N’Djamena. Cette option répond à plusieurs objectifs nationaux : désenclaver les régions septentrionales du Cameroun, souvent sous-équipées en infrastructures, et favoriser le développement de pôles logistiques et industriels dans des villes comme Garoua, Maroua ou Kousséri. Pour le gouvernement camerounais, il s’agit autant d’un outil d’aménagement du territoire que d’un projet de transport.

Du côté tchadien, la lecture est différente

N’Djamena estime que le tracé actuel ne répond pas suffisamment aux besoins de son économie nationale. Plusieurs responsables tchadiens plaident pour une variante qui desservirait mieux les zones agricoles et productives du pays, afin que les bénéfices du corridor ne se concentrent pas uniquement sur la capitale. Cette divergence illustre une réalité courante dans les projets régionaux : chaque État cherche à maximiser les retombées économiques sur son territoire. Le rail ne se limite pas à une infrastructure ; il détermine la localisation future des investissements, des plateformes logistiques, des zones industrielles et des services. Choisir un tracé revient à distribuer les opportunités de développement pour plusieurs décennies.

L’intégration régionale à l’épreuve des souverainetés nationales

Cet épisode rappelle les difficultés persistantes de l’intégration économique en Afrique centrale. Malgré les discours en faveur de la coopération régionale, les grands projets d’infrastructure sont souvent conçus selon des logiques nationales. Or, la rentabilité d’un corridor transfrontalier dépend de sa capacité à répondre aux intérêts de toutes les parties prenantes. L’expérience montre que les infrastructures régionales réussies reposent sur des mécanismes de gouvernance partagés dès la phase de conception. Les décisions sur le financement, les tracés, les normes techniques et l’exploitation doivent être prises de manière concertée pour garantir l’adhésion politique de tous.

À défaut, les risques de blocage augmentent considérablement

Le cas du chemin de fer Cameroun-Tchad intervient dans un contexte où plusieurs pays africains cherchent à renforcer leur coopération. Mais sans une approche véritablement commune, les désaccords comme celui-ci risquent de freiner la réalisation de projets essentiels à l’intégration régionale.