Depuis 48 jours, le président camerounais Paul Biya n’a plus foulé le sol de son pays. Parti le 7 juin pour un séjour privé en Europe, selon les autorités, le chef de l’État, âgé de 93 ans, s’est envolé accompagné de son épouse, Chantal Biya. Cette absence prolongée, loin d’être une première, ravive les tensions autour de la santé du dirigeant et de la gestion du pouvoir à Yaoundé.
Les spéculations sur un éventuel déclin de l’état de santé de Paul Biya ne datent pas d’hier. Régulièrement, des rumeurs circulent, notamment sur ses séjours à Genève, souvent démenties par le gouvernement. Le 18 juin, le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, a publiquement réfuté les allégations d’une hospitalisation du président dans une clinique suisse, sans pour autant lever toutes les incertitudes.
Un vide institutionnel dénoncé par l’opposition
Pour l’opposition, cette absence prolongée est la preuve d’une vacance du pouvoir inquiétante. Mamadou Mota, vice-président du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), a dénoncé sur les réseaux sociaux un «vide institutionnel criant», soulignant l’urgence d’une solution légale.
Mi-juillet, Patricia Tomaïno Ndam Njoya, présidente de l’Union démocratique du Cameroun (UDC), a exigé que les autorités établissent une procédure transparente pour évaluer l’incapacité temporaire ou définitive du chef de l’État. Une demande ignorée par le camp présidentiel, qui minimise ces critiques.
James Fame Ndongo, membre du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) et ministre de l’Enseignement supérieur, a rétorqué que Paul Biya, «où qu’il soit, suit de près les dossiers majeurs confiés à ses collaborateurs». Une déclaration qui peine à convaincre, d’autant que cette situation n’est pas nouvelle : en 2024, le président avait déjà passé près de deux mois à l’étranger sans que son état de santé ne soit clairement précisé.
Un pays en «pilotage automatique» ?
Le Social Democratic Front (SDF), principal parti d’opposition, a ironisé sur le fait que le Cameroun fonctionnerait désormais «en pilotage automatique». Une formule qui résume le malaise d’une population lasse de l’immobilisme politique.
Viviane Ondoua Biwolé, professeure en management public à l’université de Yaoundé, confirme cette frustration : «Les Camerounais sont épuisés par l’attente. Le gouvernement actuel, en place depuis huit ans, n’a jamais connu autant de stagnation. Après une élection contestée, comme celle d’octobre 2025, les attentes de renouvellement étaient fortes, mais rien n’a changé.»
Les résultats de ce scrutin, marqués par des violences ayant fait plusieurs dizaines de morts selon les autorités, ont été largement contestés par l’opposition. Certains pays occidentaux ont même émis des réserves sur la légitimité du processus électoral.
Dans son discours du 31 décembre, Paul Biya avait promis de former une nouvelle équipe gouvernementale «dans les prochains jours». Pourtant, sept mois plus tard, aucun remaniement n’a été officialisé. Pire encore, les élections municipales et législatives, initialement prévues, ont été reportées à plusieurs reprises, prolongeant indéfiniment le mandat des élus en place.
Après Paul Biya : l’ombre du vice-président fantôme
Pourtant, le pouvoir a tenté de donner des gages. En mars, les présidents des deux chambres du Parlement ont été remplacés. Début mai, une réforme constitutionnelle a créé un poste de vice-président, censé anticiper une éventuelle transition. Mais trois mois après, aucun nom n’a été annoncé, alimentant les spéculations.
En juin, un document présenté comme un décret de nomination a été déposé au siège de la radio publique à Yaoundé. Faux, mais suffisamment crédible pour tromper certains, il portait les sceaux de la présidence et une signature imitant celle de Paul Biya. Les journalistes, vigilants, ne l’ont pas diffusé, mais l’incident a suffi à enflammer les rumeurs.
Ces tergiversations institutionnelles ne font qu’accentuer les incertitudes sur l’après-Biya. Stéphane Akoa, politologue, confirme l’existence de «querelles au sommet de l’État entre les proches du président». La Première dame, Chantal Biya, serait de plus en plus impliquée dans les affaires publiques, son influence étant régulièrement citée dans les nominations et les décisions stratégiques.
En attendant, si une vacance du pouvoir devait survenir, c’est au président du Sénat, Aboubakary Abdoulaye, qu’incomberait la tâche de gérer l’intérim en attendant une élection présidentielle. Mais pour l’instant, le Cameroun reste suspendu à l’ombre d’un chef de l’État invisible et à une transition qui n’en finit pas de se faire attendre.
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