Niger : 12 933 milliards de FCFA de passifs extérieurs, le grand écart du discours souverainiste
D’un côté, une communication officielle qui célèbre presque chaque semaine la rupture avec les partenaires d’hier et l’avènement d’une émancipation économique. De l’autre, des chiffres qui racontent une histoire bien différente. À la clôture de l’exercice 2024, la position extérieure globale du Niger affichait un solde lourdement débiteur, révélant une économie nationale toujours largement adossée aux capitaux venus de l’extérieur.
Une position extérieure globale en chute libre
Les données consolidées par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) ne laissent place à aucune interprétation : les engagements financiers du pays vis-à-vis du reste du monde culminent à 12 933,5 milliards de FCFA. En face, les avoirs détenus par les résidents nigériens au-delà des frontières plafonnent à 1 356,9 milliards de FCFA.
Ce fossé de plus de 11 500 milliards de FCFA en dit long sur la structure réelle de l’économie nigérienne. Infrastructures, capitaux, créances : l’essentiel de ce qui fait tourner le pays demeure entre les mains d’acteurs non résidents. Autrement dit, la richesse produite sur le territoire reste très majoritairement adossée à des décisions prises ailleurs.
Des créanciers qui ont changé de visage
La carte géographique de ces engagements torpille l’idée d’un affranchissement de la tutelle extérieure. La catégorie dite « autres pays » — celle qui rassemble les partenaires situés hors zone euro et hors UEMOA — absorbe à elle seule la part dominante des passifs du Niger.
- Près de 78 % des engagements extérieurs relèvent de cette catégorie « autres pays », au premier rang desquels la Chine occupe une place centrale ;
- Environ 18 % seulement concernent la zone euro, longtemps premier bailleur du pays ;
- Près de 5 % à peine traduisent une intégration financière régionale au sein de l’UEMOA, pourtant censée constituer le socle naturel des échanges du Niger.
Un changement de tuteur plutôt qu’une conquête d’indépendance
Remplacer des bailleurs traditionnels par de nouveaux créanciers hégémoniques ne revient pas à reconquérir sa souveraineté financière : cela revient à changer de tuteur. La dépendance se déplace, elle ne disparaît pas. Elle se recompose autour de partenaires dont les arbitrages pèsent désormais de façon déterminante sur les marges de manœuvre budgétaires et industrielles du pays.
Entreprises, État, banques : qui supporte réellement la dette
Autre idée reçue battue en brèche par les chiffres : cette emprise étrangère ne se résume pas à la dette souveraine contractée par le Trésor public. L’analyse fine des passifs dessine une répartition beaucoup plus large.
- 59,4 % des passifs, soit 7 685 milliards de FCFA, sont portés par les sociétés non financières. Ce poids écrasant traduit la présence dominante de groupes multinationaux et d’investisseurs étrangers dans les secteurs stratégiques que sont le pétrole, les mines et les télécommunications ;
- 34,2 %, soit 4 428,7 milliards de FCFA, incombent directement à l’administration publique, sous la forme de dette extérieure ;
- Le solde se répartit entre la Banque centrale et les banques commerciales de la place.
Loin de n’être qu’un agrégat comptable, cette prédominance du privé étranger signifie que les leviers de la croissance nationale restent suspendus au bon vouloir et aux arbitrages de capitaux décidés hors du territoire.
Souveraineté proclamée, dépendance reconduite
Avec plus de 12 900 milliards de FCFA d’engagements envers l’extérieur, la marge de manœuvre du pouvoir nigérien apparaît singulièrement étroite. La rhétorique politique, aussi offensive soit-elle, ne suffit pas à effacer la réalité des dépendances économiques : elle peut les déplacer, les réétiqueter, les mettre en scène, mais elle ne les supprime pas. Tant que la structure des passifs restera dominée par des acteurs non résidents, la question de la véritable autonomie financière du Niger demeurera posée.