13 mai 2026

Negocier avec les djihadistes du Sahel une necessite strategique ?

L’alliance djihadistes-rebelles qui ébranle le Mali

Les attaques simultanées menées les 25 et 26 avril contre Bamako, Kati, Gao, Sévaré et Kidal ont relancé un débat jusqu’ici évité : faut-il engager des pourparlers avec les groupes armés au Mali ? Le Jnim (Jamaat Nusrat al-Islam wal-Muslimin), affilié à Al-Qaïda, et le Front de libération de l’Azawad (FLA), mouvement touareg indépendantiste, ont coordonné leurs offensives avec une rapidité inédite. Leur objectif ? Fragiliser les institutions maliennes et tester la résilience du régime.

Cette alliance inattendue marque un tournant. Le FLA, créé en novembre 2024 après la dissolution du CSP, revendique l’autonomie de l’Azawad, une région couvrant le nord du Mali. Pendant ce temps, le Jnim étend son influence au-delà des frontières, notamment au Burkina Faso et au Niger, où les juntes militaires peinent à contenir la menace.

Les cibles choisies par ces groupes ne sont pas anodines : Kati, bastion de la junte, et Bamako, cœur politique du pays, symbolisent la volonté de déstabiliser l’État de l’intérieur. La mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, lors d’une embuscade à Kati, ainsi que la perte stratégique de Kidal fin 2023, ont exposé la vulnérabilité du pouvoir malien face à cette nouvelle dynamique.

Une stratégie de blocus et d’encerclement

Les experts s’accordent sur un changement de tactique : le Jnim ne se contente plus d’attaques ponctuelles. Il mise désormais sur une stratégie d’asphyxie, combinant pression militaire et blocus économique. Alain Antil, directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri, souligne : « Ils ciblent les axes logistiques et les sites industriels pour paralyser l’économie et affaiblir le régime ».

Cette méthode rappelle les tactiques employées par les groupes djihadistes au Sahel, où l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) rivalise avec le Jnim pour étendre son emprise. Les deux organisations cherchent à exploiter les failles des systèmes étatiques, notamment les tensions entre juntes militaires et populations locales.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, spécialiste du Sahel, explique : « Le Jnim ne conditionne plus la paix à l’application stricte de la charia. Il mise sur un engrenage de violence et de négociations à long terme ». Son objectif ? Amener Bamako à la table des discussions en affaiblissant sa légitimité.

Le dilemme des juntes : entre refus officiel et réalisme

Malgré l’urgence, les régimes sahéliens maintiennent une position inflexible. L’Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger, rejette catégoriquement toute idée de dialogue. Les dirigeants, arrivés au pouvoir en promettant de restaurer la sécurité, privilégient la réponse militaire. Pourtant, sur le terrain, cette approche montre ses limites.

Les exactions commises par les forces gouvernementales et leurs alliés russes – près de 1 500 civils tués entre janvier 2024 et mars 2025 selon la GI-TOC – alimentent le ressentiment et favorisent le recrutement djihadiste. Une réalité qui pousse certains observateurs à plaider pour un changement de stratégie.

« Les États doivent se résoudre à un compromis des braves. »

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa, chercheur spécialiste du Sahel

Alain Antil, de l’Ifri, abonde dans ce sens : « L’option militaire seule est une impasse. Elle doit être accompagnée de négociations politiques pour traiter les causes profondes du conflit ». Certains thèmes, comme la corruption, l’accès aux ressources ou la justice, pourraient servir de base à des discussions, sans pour autant légitimer la violence des groupes armés.

Abdel Nasser Ould Ethmane Elyessa insiste sur les lignes rouges : « Le principe d’égalité hommes-femmes et le caractère laïque de l’État ne sont pas négociables ». Pour lui, l’intégration des djihadistes dans le jeu politique permettrait de révéler leurs limites et de désamorcer la crise.

Faut-il négocier avant que la situation ne dégénère ?

La question n’est plus de savoir si le dialogue doit avoir lieu, mais jusqu’à quand Bamako pourra encore l’éviter. Les attaques récentes, de plus en plus audacieuses, montrent que l’approche purement sécuritaire a atteint ses limites. Les experts s’interrogent : une négociation, même partielle, pourrait-elle éviter une escalade incontrôlable ?

Dans un contexte où les juntes militaires peinent à restaurer la stabilité, l’hypothèse d’un dialogue avec les groupes armés s’impose progressivement comme une nécessité stratégique. À condition, bien sûr, de ne pas sacrifier les principes fondamentaux de la République.