Mali : le tournant des drones qui brise des vies civiles

Mali : le tournant des drones qui brise des vies civiles
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Au Mali, un tournant s’est opéré dans la conduite de la guerre. Les drones, autrefois présentés comme des instruments de précision taillés pour traquer les groupes armés, sont aujourd’hui au cœur d’une controverse qui ébranle la protection des populations civiles. Une enquête menée conjointement par Jeune Afrique et Bellingcat, avec la contribution de The Sentry, révèle que 731 civils auraient perdu la vie dans 199 frappes entre septembre 2023 et septembre 2026. Ces données, issues d’ACLED, dessinent les contours d’une réalité que les villages maliens subissent de plein fouet.

Le ronronnement des drones : une angoisse quotidienne

Dans le nord et le centre du Mali, le bourdonnement d’un drone dans le ciel est devenu un signal de peur. Depuis plusieurs années, les autorités maliennes ont massivement renforcé leurs capacités aériennes pour combattre les groupes armés. Des drones turcs Bayraktar TB2 et Akinci, ainsi que des avions de combat, sont désormais déployés dans les opérations des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs partenaires russes de l’Africa Corps.

Sur le papier, ces équipements promettent de frapper à distance des cibles identifiées avec une précision accrue. Mais sur le terrain, l’enquête décrit une tout autre réalité. Les investigateurs ont passé au crible près de 60 frappes et en ont reconstitué 12 de manière indépendante, en s’appuyant sur des images satellites, des vidéos, des photographies, des débris de munitions, des témoignages et des données de géolocalisation. Dans ces douze cas, ils ont dénombré 146 morts civils.

À une échelle plus vaste, les données d’ACLED font état de 199 frappes ayant principalement touché des civils et de 731 morts civils sur trois ans, entre septembre 2023 et septembre 2026. Ces chiffres ne signifient pas que chaque victime a été formellement identifiée ni que la responsabilité juridique de chaque frappe est établie. Ils donnent néanmoins la mesure de l’ampleur des pertes civiles attribuées à cette campagne aérienne.

Des enfants parmi les victimes : une accusation glaçante

C’est l’un des aspects les plus douloureux de l’enquête. Dans certains cas étudiés, des témoins et des éléments recueillis soulèvent des interrogations sur ce que les opérateurs savaient avant de déclencher le tir. Une formule rapportée dans le cadre de l’enquête résume cette accusation avec une brutalité rare : « Ils ont vu les enfants, ils ont quand même tiré. »

Si elle était établie, une telle pratique soulèverait des questions fondamentales au regard du droit international humanitaire, notamment la distinction entre combattants et civils et l’obligation de prendre toutes les précautions possibles pour épargner les populations. Mais la question ne s’arrête pas aux opérateurs derrière leurs écrans. Elle englobe toute la chaîne qui mène à une frappe : collecte du renseignement, identification de la cible, validation de l’opération, choix de la munition et ordre de tir.

Une chaîne de commandement difficile à démêler

C’est précisément l’un des points que l’enquête met en lumière. La guerre aérienne malienne implique plusieurs acteurs : les forces maliennes, les partenaires russes de l’Africa Corps et, pour les drones turcs, des acteurs liés à leur acquisition et à leur utilisation. Cette imbrication rend la détermination des responsabilités particulièrement complexe. Qui identifie la cible ? Qui confirme sa nature militaire ? Qui donne l’ordre de frapper ? Qui contrôle l’opération au moment du tir ? Et surtout, qui répond des victimes lorsqu’une frappe atteint une population civile ?

Ces questions prennent une importance cruciale dans un conflit où les autorités maliennes présentent régulièrement leurs opérations aériennes comme des actions contre des groupes armés.

La précision technologique ne garantit pas la protection des civils

L’arrivée des drones a souvent été associée à l’idée d’une guerre plus précise. Un opérateur peut observer une zone à distance, suivre une cible et choisir le moment de l’attaque sans exposer directement des soldats au feu ennemi. Mais la technologie ne supprime pas les erreurs humaines. Elle ne garantit pas non plus que le renseignement soit exact.

Au contraire, dans une région où les groupes armés se déplacent au milieu des populations, où les villages sont isolés et où les informations disponibles sont parfois fragmentaires, identifier avec certitude un combattant peut s’avérer extrêmement difficile. L’enquête souligne ainsi le contraste entre la sophistication des armes employées et la vulnérabilité des personnes vivant dans les zones de conflit. Pour les habitants, un drone qui apparaît dans le ciel ne distingue pas nécessairement un combattant d’un berger, d’un commerçant ou d’un enfant.

Une guerre qui laisse des traces indélébiles

Les chiffres disponibles témoignent d’une évolution importante de la guerre aérienne au Mali. Selon les données citées par l’enquête, le nombre de frappes ayant fait des victimes civiles a fortement augmenté par rapport aux années précédentes. Cette évolution intervient alors que les violences contre les populations civiles restent un problème majeur au Sahel. Les groupes armés sont eux-mêmes responsables de nombreuses attaques contre les civils et disposent également de capacités croissantes en matière de drones et d’engins explosifs.

Pour les familles maliennes, cependant, la distinction entre les différentes technologies et les différentes chaînes de responsabilité ne change rien à la réalité finale : lorsqu’une frappe atteint un village, ce sont des vies qui disparaissent.

La question posée par ces révélations n’est donc pas seulement celle de l’efficacité militaire des drones. Elle est aussi celle des limites qui doivent encadrer leur utilisation. À mesure que les armées sahéliennes se dotent de moyens aériens toujours plus sophistiqués, la question de la responsabilité devient incontournable. Une arme capable de frapper à plusieurs kilomètres de distance ne dispense pas celui qui l’utilise de vérifier sa cible.

Au Mali, les centaines de morts recensées dans les données citées par l’enquête rappellent une réalité essentielle : dans toute guerre technologique, la distance entre celui qui appuie sur un bouton et celui qui meurt peut être immense. Mais la responsabilité, elle, ne disparaît pas avec la distance.

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Suzanne Ntouba

Journaliste