Les années 1970 ont marqué une époque charnière pour le Sénégal, une période d’effervescence intellectuelle intense à l’Université de Dakar. Alors que le pays se forgeait une identité post-indépendance, un paradoxe frappant caractérisait ce haut lieu du savoir : l’un des intellectuels africains les plus éminents, Cheikh Anta Diop, menait ses recherches entre ses murs, sans pour autant avoir le droit d’y enseigner. Ses théories audacieuses sur la renaissance africaine, profondément enracinées dans l’histoire de l’Égypte antique, s’opposaient frontalement à la philosophie de la Négritude prônée par le président Léopold Sédar Senghor. Ce duel intellectuel majeur du XXe siècle, au cœur de Dakar, a façonné les discussions fondamentales sur l’avenir du continent.
Durant les années 1970, le Sénégal, fraîchement indépendant, était imprégné par la pensée de Léopold Sédar Senghor. Cependant, l’Université de Dakar, loin d’être un bastion monolithique, bouillonnait déjà d’une contestation étudiante grandissante. L’historien Buuba Diop, alors étudiant sur le campus, se souvient : « La relation entre Senghor et les étudiants était complexe. La majorité des étudiants s’opposait à Senghor, tandis que les partisans du Parti socialiste étaient en minorité. Cela a même conduit à la dissolution de certaines organisations étudiantes. »
Face à la philosophie de la Négritude promue par Senghor, Cheikh Anta Diop présentait une perspective radicalement différente. Cet intellectuel émérite, dont le premier ouvrage majeur, Nations nègres et culture, fut publié en 1955, avançait une thèse audacieuse : la civilisation de l’Égypte ancienne était intrinsèquement africaine et noire. Pour Diop, cette vérité scientifique devait être le fondement de toute renaissance véritable du continent. « La célèbre formule de Senghor, "l’émotion est nègre comme la raison est hellène", était en totale contradiction avec les convictions de Cheikh Anta Diop », explique l’historien Buuba Diop.
La sociologue Fatou Sow, également présente à l’université à cette époque, confirme que « la question fondamentale de l’Égypte et de son rôle comme berceau de la civilisation africaine était un point de discorde majeur, auquel Senghor s’opposait fermement. » Elle ajoute que Senghor nourrissait un respect certain pour l’intelligence et le génie de Diop, mais éprouvait simultanément une profonde aversion pour ses écrits. Leur débat intellectuel était incessant, une véritable joute oratoire.
Le plaidoyer de Cheikh Anta Diop pour le wolof : une voix isolée
L’opposition entre les deux figures s’étendait également à la question linguistique. Alors que Léopold Sédar Senghor privilégiait le français, Cheikh Anta Diop défendait ardemment l’intégration des langues africaines, notamment le wolof. Ce n’est qu’en 1981 que Diop fut autorisé à enseigner l’histoire à l’université. Avant cela, il fut cantonné à l’Institut fondamental d’Afrique noire (Ifan), où il établit un laboratoire de datation au carbone 14, fusionnant ainsi physique nucléaire et études sur les origines du continent africain.
Durant cette période, les opportunités d’entendre Cheikh Anta Diop s’exprimer publiquement sur le campus étaient exceptionnelles. Fatou Sow se souvient d’une occasion mémorable : « L’Association des historiens africains avait organisé une conférence sur la haute antiquité et la Méditerranée, sans inclure Cheikh Anta Diop dans le programme. Des amis sont intervenus auprès de l’association, soulignant l’impossibilité de tenir une telle discussion sans sa participation. Ils l’ont donc invité. J’ai assisté à cette conférence. Le silence était total dans la salle. Il a parlé seul. Ce fut, je crois, un moment crucial, car c’était la première fois qu’il prenait la parole sur le campus. »
Cheikh Anta Diop s’éteint en 1986, à l’âge de 62 ans. Un an plus tard, l’Université de Dakar, ainsi que l’Ifan, furent renommés en son honneur. Pour Fatou Sow, cette reconnaissance arriva bien trop tard. De nos jours, le wolof, qu’il espérait voir devenir une langue d’enseignement universitaire, n’a toujours pas été pleinement intégré au sein de l’institution qui porte désormais son nom.
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