Ghana : l’affaire Salomay Awiti, symbole des fractures d’un État sous tension

Ghana : l’affaire Salomay Awiti, symbole des fractures d’un État sous tension
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Une arrestation nocturne qui réveille les démons des autoritarismes

À minuit passé, des hommes en armes ont forcé l’entrée d’un logement modeste du village de Techiman, au cœur du Ghana. Salomay Bafoh Awiti, infirmière dévouée dans un établissement local, a été arrachée à sa famille sous des motifs flous, mêlant accusations financières et délits d’opinion. Derrière cette descente musclée se cache bien plus qu’une simple procédure judiciaire : une remise en cause brutale des libertés fondamentales, illustrée par le sort réservé à ses trois enfants laissés sans surveillance ni assistance. Le gouvernement ghanéen, qui se targue de stabilité démocratique, se retrouve soudain confronté à une réalité moins glorieuse : celle d’un appareil sécuritaire échappant à tout contrôle.

La détention secrète : quand l’État de droit devient un leurre

Pendant près de 72 heures, la famille de Salomay Awiti et son avocat, Me Enoch Afoakwa, ont erré dans un labyrinthe administratif. Aucune institution – des services de police aux agences de renseignement – n’a daigné révéler le lieu de sa détention, malgré les délais légaux stricts encadrant la garde à vue. Ce silence organisé n’est pas anodin : il révèle une culture de l’opacité où les droits constitutionnels s’effritent au profit d’une logique sécuritaire tous azimuts.

Quand enfin la lumière se fait, c’est dans les locaux du Criminal Investigations Department à Accra. L’infirmière y est présentée dans un état de fatigue extrême, son avocat dénonçant des méthodes coercitives destinées à lui extorquer des aveux sans présence juridique. La scène rappelle les pratiques les plus sombres des régimes autoritaires, et pose une question cruciale : le Ghana, jadis modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest, en est-il réduit à ces extrémités ?

Des accusations floues pour masquer une volonté de museler

Devant le tribunal, le parquet a tenté de justifier cette procédure expéditive par une prétendue « conspiration visant à renverser les institutions », évoquant des liens avec une entité fantôme. Pourtant, aucun élément tangible n’a été produit. L’absence de documents officiels (charge sheet) avant l’audience sonne comme un aveu d’arbitraire. « Cette affaire ressemble à un remake des heures les plus noires de notre pays », a tempêté Me Afoakwa, soulignant l’atteinte aux principes mêmes qui fondent la légitimité de l’État ghanéen.

Une justice instrumentalisée, le Parlement divisé

L’affaire a rapidement dépassé le cadre judiciaire pour devenir un sujet de débat national. Au Parlement, les partisans du gouvernement brandissent la menace terroriste pour justifier une ligne dure, tandis que l’opposition et les associations de droits humains dénoncent une dérive autoritaire. Des figures comme le député Nana Agyei Baffour Awuah, lui-même juriste, se retrouvent tiraillées entre leur allégeance politique et leur devoir de protéger les libertés individuelles. Pendant ce temps, la corporation médicale et les militants pour les droits civils multiplient les mobilisations pour exiger la clarté sur ce dossier.

Les conséquences pour le Ghana : une économie et une société en sursis

Au-delà de l’injustice subie par Salomay Awiti, c’est tout le tissu social et économique du pays qui tremble. Les professionnels de santé, déjà en proie à une pénurie criante de personnel, s’interrogent sur leur sécurité au travail. Les investisseurs étrangers, eux, scrutent ce basculement avec inquiétude : un État qui sacrifie l’État de droit sur l’autel de la sécurité perd inévitablement sa crédibilité. Les familles des victimes de détentions arbitraires, comme celles de l’infirmière, paient un prix humain exorbitant : enfants non scolarisés, foyers brisés, et une méfiance généralisée envers les institutions.

Le tribunal comme ultime rempart

Face à l’ampleur du scandale, le magistrat a dû ajourner l’audience, contraignant le parquet à formaliser ses griefs. Ce sursis judiciaire offre un espoir fragile : celui d’un retour à la raison. Mais pour Salomay Awiti et les milliers de Ghaneens qui se sentent aujourd’hui vulnérables, l’heure n’est plus à l’optimisme. Elle est à la mobilisation pour exiger que le Ghana reste fidèle aux principes qui ont fait sa fierté.

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Suzanne Ntouba

Journaliste