17 juillet 2026

Burkina Voix

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Eau et tensions géopolitiques : le Congo face aux ambitions du Tchad

Les mots d’Idriss Déby Itno ont marqué les esprits. L’ancien vice-président de l’Assemblée nationale congolaise, alors en fonction, avait interpellé avec véhémence le ministre de l’Environnement sur un accord controversé. Cet accord, signé sous la présidence de Joseph Kabila et François Bozizé, avait suscité un tollé national. La ministre Eve Bazaïba, aujourd’hui ministre d’État en charge des Affaires sociales, dénonçait alors un « complot international ourdi contre la République démocratique du Congo », évoquant des « complicités internes ».

Le président tchadien n’avait pas mâché ses mots. « Si le Congo ne veut pas nous donner de l’eau, nous serons contraints de la prendre, d’une manière ou d’une autre ! » avait-il lancé, rappelant les tensions géopolitiques régionales, notamment après l’intervention tchadienne en Centrafrique sous couvert des rebelles de la Seleka. Idriss Déby Itno trouvera la mort au combat le 20 avril 2021, laissant place à son fils Mahamat Idriss Déby Itno, dont l’arrivée au pouvoir a été facilitée par une médiation internationale, saluée par Félix Tshisekedi.

Une gestion transfrontalière de l’eau au cœur des débats

Dès 2014, une cellule d’éveil et de veille sur la gestion des eaux avait été créée à l’Assemblée nationale congolaise. Composée d’une dizaine de députés, dont Eve Bazaïba, elle alertait sur les risques d’un « transfèrement forcé des eaux du Congo vers le lac Tchad ». Pourtant, malgré son passage au gouvernement, aucune avancée concrète n’a été enregistrée. Douze ans plus tard, le Tchad relance le dialogue en invitant Félix Tshisekedi au « Forum africain de l’eau » à N’Djamena.

Les cinq piliers du discours congolais sur l’eau

Le président congolais a détaillé cinq orientations majeures pour une gestion durable des ressources hydriques en Afrique. Premièrement, il plaide pour une approche intégrée, liant eau, agriculture, énergie, santé et infrastructures. Deuxièmement, il insiste sur la nécessité de renforcer la gouvernance, avec des institutions transparentes et une redevabilité accrue. Troisièmement, il appelle à la préparation de projets viables, capables d’attirer des investissements publics, privés et internationaux. Quatrièmement, il propose un financement mixte des infrastructures hydriques. Enfin, cinquièmement, il souhaite faire de l’eau un levier d’industrialisation locale, en développant une filière africaine d’équipements hydrauliques.

« Aucun État ne peut assurer seul sa sécurité hydrique », a-t-il souligné, appelant à une « gouvernance coopérative de l’eau » et à une « coalition des États africains » pour en faire une priorité politique absolue. La RDC, riche en ressources hydriques, affiche des ambitions claires : porter à 60 % le taux d’accès à l’eau potable d’ici 2035, atteindre 50 % pour les services d’assainissement, et garantir un accès à ces infrastructures dans 80 % des écoles et centres de santé.

Un forum africain de l’eau sous haute tension

Pourtant, le forum de N’Djamena n’a réuni qu’une poignée de dirigeants. Seuls Mahamat Idriss Déby Itno, Félix Tshisekedi, Brice Clotaire Oligui Nguema (Gabon), Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani (Mauritanie) et un représentant du Bénin étaient présents. Une absence remarquée : celle du Cameroun, du Niger et du Nigeria, membres pourtant clés de la Commission du bassin du lac Tchad. Depuis 1964, ce lac a perdu 80 % de sa superficie, passant de 25 000 km² à moins de 2 000 km² en 2024, malgré quelques remontées lors des crues.

Les ombres d’un projet controversé

En 2019, l’ancien ministre des Affaires étrangères Patrick Mayombe avait alerté sur des manœuvres visant à contourner les autorités congolaises. Un dirigeant d’ONG basé à Kisantu, identifié sous le nom de Kalele, aurait signé des textes relatifs au transfèrement des eaux de l’Ubangi au nom de la RDC, sans mandat officiel. Ces agissements s’inscrivent dans un contexte de rivalités politiques internes, notamment sous la coalition CACH-FCC.

Le professeur Jean Ziegler, sociologue suisse, avait déjà dénoncé cette logique lors de la deuxième guerre d’agression contre la RDC. Il évoquait alors le concept de « peuple non rentable », une catégorie de populations privées de leurs ressources au profit d’intérêts économiques mondiaux. « Si l’eau est la vie et que la vie n’a pas de prix, nos dirigeants doivent réaliser l’ampleur du suicide collectif qui nous menace », avait quant à lui alerté Modeste Mutinga Mutuishayi, ancien sénateur et ministre, dans son ouvrage « La République des Inconscients ».