Dissolution des syndicats du secteur judiciaire au Niger : un signal d’alerte pour l’état de droit
L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains, co-piloté par la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) et l’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dénonce avec la plus grande fermeté les décisions récentes prises par les autorités nigériennes. Cinq syndicats du secteur de la justice ont été dissous par arrêtés ministériels, tandis que deux magistrats leaders du Syndicat autonome des magistrats du Niger (Saman) ont été radiés. Ces mesures, jugées arbitraires et contraires aux principes démocratiques, soulèvent de vives inquiétudes quant au respect des libertés fondamentales.
Dans une déclaration conjointe, l’Observatoire appelle instamment le gouvernement du Niger à revenir sur ces décisions et à garantir le plein respect des droits syndicaux, conformément aux engagements internationaux du pays.
Un coup porté aux libertés syndicales et à l’indépendance de la justice
Le 7 août 2025, le général Mohamed Toumba, ministre de l’Intérieur du Niger, a signé cinq arrêtés ministériels ordonnant la dissolution des syndicats suivants :
- Syndicat autonome des magistrats du Niger (Saman)
- Union des magistrats du Niger (Uman)
- Syndicat national des agents de justice (Snaj)
- Syndicat des cadres et agents techniques du ministère de la Justice (Syncat)
- Syndicat indépendant des magistrats du Niger (Siman)
Ces arrêtés, dépourvus de toute justification légale, s’appuient sur une ordonnance de 1984 relative aux associations à but non lucratif, alors que les syndicats relèvent d’un cadre juridique distinct, défini par le Code du travail nigérien (Loi N°2012-45 du 25 septembre 2012) et les conventions internationales ratifiées par le Niger.
Le lendemain, Alio Daouda, ministre de la Justice, a justifié ces mesures en invoquant des « dérives répétées nuisant au bon fonctionnement du service public » et des « intérêts personnels » privilégiés par les syndicats. Face à cette décision, le Saman et l’Ordre des avocats du Niger ont organisé une grève symbolique les 14 et 15 août 2025 pour protester contre ces dissolutions.
Radiations de magistrats : une escalade inquiétante
Le 14 août 2025, le Président Abdourahamane Tiani a pris un décret présidentiel pour radier Abdoul-Nasser Bagna Abdourahamane, secrétaire général du Saman, du corps de la magistrature. Cette sanction fait suite à ses critiques publiques contre les dissolutions et à sa demande d’un droit de réponse après les déclarations du ministre de la Justice. Moins de 24 heures plus tard, Moussa Mahamadou, secrétaire général adjoint du même syndicat, subissait le même sort pour avoir dénoncé cette radiation et appelé à une grève générale.
Ces radiations, qualifiées d’illégales par plusieurs observateurs, illustrent une volonté manifeste d’intimidation des voix dissidentes au sein du système judiciaire nigérien.
Une atteinte grave aux droits humains et à la séparation des pouvoirs
Les dissolutions des syndicats judiciaires et les radiations de magistrats constituent une violation flagrante des principes fondamentaux de la démocratie. Parmi les droits bafoués, on compte :
- La liberté d’association, garantie par l’article 22 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié par le Niger ;
- La liberté syndicale, protégée par la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples, les conventions n°87 et n°98 de l’Organisation internationale du Travail (OIT), ainsi que par la Charte de la refondation du Niger (2025) ;
- L’indépendance de la justice, pilier essentiel de l’état de droit.
L’Ordre des avocats du Niger a d’ailleurs dénoncé « la compromission de la liberté syndicale, l’indépendance de la justice et la liberté d’expression », soulignant le risque d’un glissement vers un système autoritaire.
Ces mesures s’inscrivent dans un contexte plus large de rétrécissement de l’espace civique au Niger, marqué par des arrestations arbitraires de défenseur·es des droits humains, comme Moussa Tchangari, détenu depuis près de neuf mois pour avoir critiqué des décisions gouvernementales.
Un appel urgent à la communauté internationale
L’Observatoire pour la protection des défenseur·es des droits humains rappelle que la protection des droits syndicaux et l’indépendance du pouvoir judiciaire sont des conditions sine qua non pour l’existence d’un état de droit. L’organisation exige de manière urgente :
- La révocation immédiate des arrêtés de dissolution des cinq syndicats ;
- La réintégration sans délai des deux magistrats radiés ;
- La fin de toute forme de harcèlement ou d’intimidation à l’encontre des syndicats et des défenseur·es des droits humains.
Ces demandes s’appuient sur les engagements internationaux du Niger, notamment la Convention n°87 de l’OIT et la Charte de la refondation du Niger (2025), qui garantissent le droit syndical et la liberté d’expression.
Dans une région sahélienne déjà fragilisée par des crises politiques et sécuritaires, ces décisions risquent d’aggraver les tensions et de saper les fondements démocratiques du pays.
Un climat politique sous haute tension
La dissolution des syndicats judiciaires et les sanctions contre les magistrats s’ajoutent à une série de mesures controversées prises par le gouvernement nigérien. Ces actions s’inscrivent dans une dynamique de restriction des libertés, illustrée par :
- Les arrestations arbitraires de militant·es et journalistes ;
- La suspension d’activités d’organisations de la société civile ;
- La limitation de l’espace médiatique.
Ces développements interrogent sur l’avenir de la démocratie au Niger et sur la capacité des institutions à garantir les droits fondamentaux de tou·tes les citoyen·nes.
Photo en une : Tingey Injury Law Firm / Unsplash
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