Burkina Faso : quand une règle comptable menace la qualité de l’aide humanitaire

Burkina Faso : quand une règle comptable menace la qualité de l’aide humanitaire
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Avec l’instauration d’un seuil minimal de 80 % de dépenses directes sur le terrain pour les ONG, le gouvernement burkinabè entend renforcer la transparence des aides humanitaires et sociales. Pourtant, derrière cette mesure, se cachent des risques concrets pour les populations bénéficiaires, les associations locales et même l’économie du pays.

Une réforme présentée sous l’angle de la transparence, mais aux effets potentiellement néfastes

Adoptée sous l’autorité du capitaine Ibrahim Traoré, cette réglementation impose aux organisations non gouvernementales de consacrer au moins 80 % de leurs ressources à des actions visibles sur le terrain. L’objectif affiché est louable : garantir que chaque franc investi profite directement aux populations vulnérables. Cependant, cette approche soulève des interrogations majeures quant à sa réelle efficacité.

Des dépenses invisibles, mais indispensables, mises à l’écart

Une ONG ne se résume pas à ses projets de construction ou à ses programmes de terrain. Derrière chaque mission humanitaire, il existe des fonctions logistiques, comptables et de gestion qui assurent la bonne exécution des actions. Réduire ces dépenses pour atteindre un ratio imposé pourrait affaiblir des mécanismes cruciaux, tels que :

  • L’audit et la lutte contre la fraude : un auditeur ne construit pas d’hôpital, mais il évite que les fonds ne soient détournés.
  • La logistique et la maintenance : un logisticien ne soigne pas un patient, mais il permet aux médicaments et équipements d’arriver à bon port.
  • La formation des équipes : des formateurs qualifiés garantissent la pérennité des projets sur le long terme.
  • Le suivi-évaluation : évaluer l’impact réel des projets est essentiel pour ajuster les stratégies d’intervention.

Sans ces fonctions, le risque est de voir les fonds mal utilisés, les projets moins efficaces, voire des détournements non détectés.

Comment définir un « investissement direct » ? Le flou persiste

La nouvelle réglementation manque de précisions sur ce qui est considéré comme un « investissement direct ». Une dépense aussi évidente qu’un centre de santé est facilement identifiable, mais qu’en est-il des salaires des personnels soignants ? De la maintenance des équipements ? De la formation des bénévoles ? Du transport des denrées alimentaires ?

Cette ambiguïté pourrait entraîner des interprétations divergentes et des pratiques de contournement, notamment en classifiant arbitrairement certaines dépenses comme « directes » pour atteindre le seuil de 80 %, sans pour autant améliorer l’impact réel.

Un ratio unique pour des missions aux réalités différentes

Toutes les ONG n’ont pas la même structure ni les mêmes besoins. Une organisation œuvrant dans la construction d’écoles aura des dépenses matérielles importantes, tandis qu’une autre, spécialisée dans la formation professionnelle ou l’assistance juridique, investira davantage dans le capital humain. Appliquer un seuil identique à toutes les structures revient à pénaliser les modèles qui ne reposent pas sur des infrastructures physiques, sans pour autant évaluer leur utilité sociale.

Cette uniformité pourrait ainsi réduire la diversité des actions menées et limiter l’innovation dans les réponses humanitaires.

Un risque de détournement de la règle au détriment de l’efficacité

Face à l’obligation d’atteindre 80 %, certaines organisations pourraient être tentées d’adopter des stratégies contraires à l’intérêt général. Par exemple :

  • Réduire les postes de contrôle pour minimiser les dépenses administratives, au risque d’affaiblir la lutte contre la corruption.
  • Privilégier des actions à court terme et visibles au détriment de projets durables mais moins immédiatement impressionnants.
  • Modifier artificiellement les budgets pour satisfaire le ratio, sans que cela reflète une réelle amélioration de l’aide fournie.

Or, l’efficacité d’une ONG ne se mesure pas seulement à l’affichage de dépenses « directes », mais à son impact réel :

  • Nombre de bénéficiaires touchés durablement.
  • Qualité et pérennité des services rendus.
  • Transparence et traçabilité des fonds alloués.
  • Durabilité des projets après la fin des financements.

Des alternatives existent pour garantir une aide de qualité

Plutôt que d’imposer un seuil arbitraire, le gouvernement burkinabè pourrait renforcer les mécanismes de contrôle existants, tels que :

  • Des audits indépendants et réguliers des comptes et des projets financés.
  • La publication systématique des rapports financiers pour une transparence accrue.
  • Des contrôles ciblés sur les zones et les projets à risque de détournement.
  • Des sanctions proportionnelles en cas de fraude ou de mauvaise gestion avérée.

Ces mesures permettraient de s’assurer que chaque franc est utilisé à bon escient, sans contraindre les ONG à jongler avec les chiffres.

Vers une aide plus transparente… ou plus superficielle ?

Demander plus de rigueur aux organisations humanitaires est légitime. Cependant, réduire la qualité de l’aide à un simple ratio administratif pourrait avoir l’effet inverse de celui recherché. En focalisant les efforts sur l’atteinte d’un pourcentage plutôt que sur l’impact réel, le gouvernement risque de créer une illusion de transparence au détriment de l’efficacité.

La vraie question est donc : cette réforme permettra-t-elle d’améliorer concrètement la vie des Burkinabè, ou se contentera-t-elle de modifier l’apparence des comptes des ONG ? Le résultat devra être mesuré non pas en pourcentage, mais à l’aune des vies sauvées, des infrastructures durables construites et des communautés renforcées.

Car dans le domaine de l’humanitaire, une dépense qui ne se voit pas sur le terrain peut parfois être celle qui fait la différence.

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Suzanne Ntouba

Journaliste