26 mai 2026

Burkina Voix

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Burkina Faso 2024: une année critique pour les droits humains

En 2024, la situation des droits humains au Burkina Faso a été gravement compromise. Le pays a été le théâtre d’une recrudescence des attaques meurtrières perpétrées par des groupes armés islamistes contre les civils. Parallèlement, les forces militaires nationales et les milices progouvernementales ont été impliquées dans des exactions au cours d’opérations de lutte antiterroriste.

 

Le Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme a exprimé sa profonde inquiétude face à l’augmentation dramatique du nombre de civils tués, tant par les groupes armés que par les acteurs étatiques.

 

Les chiffres sont alarmants : environ 6 000 civils ont péri dans des violences liées au conflit entre janvier et août 2024. En août, la crise, qui a débuté en 2016, avait déjà forcé plus de 2,3 millions de personnes à fuir leur foyer. Parmi elles, 2,1 millions étaient des déplacés internes, et plus de 200 000 avaient trouvé refuge dans les pays voisins.

 

La junte militaire burkinabè, au pouvoir depuis le coup d’État de 2022, a intensifié sa répression contre les médias, l’opposition politique et toute forme de dissidence, réduisant considérablement l’espace civique.

 

Le Premier ministre Apollinaire Kyélem de Tambèla avait annoncé en mai 2023 le report des élections initialement prévues pour juillet 2024. Le 25 mai 2024, suite à des consultations nationales largement boycottées par l’opposition, la junte a déclaré son intention de se maintenir au pouvoir pour cinq années supplémentaires.

 

Les autorités militaires ont également restreint les droits des personnes lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres. En juillet, un nouveau code de la famille, approuvé par la junte, a criminalisé l’homosexualité, bien que les peines spécifiques n’aient pas été précisées.

 

Le 9 novembre, une source gouvernementale a révélé aux médias que le régime burkinabè envisageait de réintroduire la peine de mort, abolie par le code pénal de 2018. Les dernières exécutions connues dans le pays dataient de 1988.

 

Le 28 janvier, la junte a officialisé son retrait de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), une décision prise conjointement avec le Mali et le Niger. Ce désengagement limite désormais la capacité des citoyens burkinabè à saisir la Cour de justice de la CEDEAO pour obtenir réparation.

 

Par ailleurs, le 7 juillet, les leaders militaires du Burkina Faso, du Mali et du Niger ont signé un traité instituant la Confédération Alliance des États du Sahel (Confédération AES), une alliance qui dépasse le pacte de défense mutuelle signé en septembre 2023.

Violences commises par les groupes armés islamistes

Entre janvier et août 2024, les groupes armés islamistes ont causé la mort de 1 004 civils au cours de 259 attaques, selon les données d’ACLED. À titre de comparaison, la même période en 2023 avait enregistré 1 185 décès civils lors de 413 attaques. De nombreuses agressions ont ciblé des communautés ayant collaboré avec les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), des auxiliaires civils des forces armées burkinabè. Ces groupes ont également maintenu le siège de dizaines de localités, privant leurs habitants d’accès à l’aide humanitaire et à la nourriture.

 

Le 24 août, des combattants du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) ont mené une attaque brutale près de Barsalogho, dans la région du Centre-Nord, ciblant des centaines de civils qui construisaient une tranchée défensive ou se trouvaient à proximité. Ce massacre a coûté la vie à au moins 133 personnes, dont des dizaines de femmes et d’enfants, et en a blessé au moins 200 autres.

 

Le 11 juin, des membres présumés du GSIM ont assailli la ville de Sindo, dans les Hauts-Bassins, exécutant au moins 20 hommes civils. Cette attaque semble avoir été une mesure de représailles contre la communauté locale, accusée par le GSIM de soutenir les VDP.

 

Le 16 juin, le GSIM a revendiqué la responsabilité de l’attaque d’une base militaire à Mansila, dans la région du Sahel, survenue le 11 juin. Au moins 20 civils ont été tués et leurs habitations incendiées lors de cet événement.

 

Le 22 mai, des combattants suspectés du GSIM ont ciblé une base des VDP et un camp de déplacés à Goubré, dans la région du Nord, entraînant la mort d’au moins 72 civils. Il s’agirait d’une punition envers les villageois qui refusaient de rejoindre leurs rangs.

 

Le 29 mars, 15 femmes ont été portées disparues après avoir quitté Djibo, dans la région du Sahel, pour ramasser du bois de chauffage. Selon leurs proches, elles auraient été tuées ou enlevées par le GSIM.

 

Parmi les cibles des groupes armés islamistes figuraient également des chrétiens qui refusaient d’abandonner leur foi malgré les menaces.

 

Ainsi, le 25 février, l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) a tué au moins 12 civils lors d’une attaque contre une église catholique dans le village d’Essakane, au Sahel. Plus tard, le 25 août, des combattants islamistes ont assassiné au moins 26 civils dans le village de Sanaba, situé dans l’ouest du Burkina Faso.

Abus des forces de sécurité étatiques et des milices progouvernementales

L’armée burkinabè et les VDP sont tenus pour responsables de la mort d’au moins un millier de civils entre janvier et juillet 2024, d’après ACLED, et de la disparition forcée de dizaines d’autres personnes lors d’opérations antiterroristes menées en 2024.

 

Le 25 février, l’armée a exécuté de manière sommaire au moins 223 civils, dont 56 enfants, dans les villages de Nondin et Soro, au Nord. Ces massacres seraient des représailles suite à une attaque islamiste contre un camp militaire près de Ouahigouya. Ces tueries, s’inscrivant dans une campagne militaire généralisée contre des civils accusés de collaboration avec des groupes armés, pourraient être qualifiées de crimes contre l’humanité.

 

Des rapports médiatiques ont fait état de la mort de près de 400 civils, tués par des militaires entre le 27 avril et le 4 mai, au cours d’opérations antiterroristes traversant 15 villages.

 

En juillet, une vidéo authentifiée par Human Rights Watch, et diffusée sur les réseaux sociaux, montrait 18 hommes en uniformes de l’armée burkinabè, dont deux éventrant un corps démembré avec des couteaux, illustrant la brutalité des violences.

Répression des médias et de la dissidence

La junte militaire a invoqué une loi d’urgence à large portée pour cibler journalistes, critiques du gouvernement et magistrats.

 

Entre le 9 et le 12 août, sept magistrats et procureurs ont été notifiés de leur conscription forcée par les forces de sécurité. Ils ont été enrôlés pour des opérations militaires contre les groupes armés islamistes, du 14 août au 13 novembre. Le 14 août, six d’entre eux se sont présentés à une base militaire à Ouagadougou et n’ont plus donné de nouvelles depuis. Ces magistrats avaient initié des procédures judiciaires contre des partisans de la junte.

 

En février, Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo, membres du groupe de la société civile « Balai citoyen », ont été enlevés par des hommes armés en civil à Ouagadougou.

 

Ces mêmes Rasmané Zinaba et Bassirou Badjo sont apparus en juin et juillet dans des vidéos de la chaîne YouTube de la télévision d’État burkinabè, vêtus d’uniformes militaires, participant à des exercices dans une zone de conflit présumée. Dès novembre 2023, les forces de sécurité avaient enrôlé de force une dizaine de journalistes, activistes et opposants politiques, incluant Zinaba et Badjo, pour des opérations de sécurité. Un tribunal de Ouagadougou avait pourtant jugé leurs réquisitions militaires illégales le 6 décembre 2023.

 

La junte militaire a également procédé à des enlèvements d’activistes de la société civile et d’opposants politiques.

 

En janvier, l’avocat Guy-Hervé Kam, coordinateur du groupe politique « Servir et non se servir » (SENS), a été enlevé à l’aéroport international de Ouagadougou par des individus se présentant comme des agents des services de renseignement. Libéré le 29 mai, après une décision de la cour d’appel de Ouagadougou contre son arrestation, il a été de nouveau interpellé dès le lendemain pour « complot » et détenu dans une prison militaire. Le 9 juillet, un tribunal militaire a ordonné sa libération sous caution. Cependant, le 31 juillet, un procureur militaire l’a reconvoqué, demandé son arrestation pour « tentative de déstabilisation » du pays, et l’a fait incarcérer une fois de plus.

 

En juin, Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement, et les commentateurs de la chaîne BF1, Kalifara Séré et Adama Bayala – tous trois critiques de la junte – ont été enlevés par des inconnus et sont toujours portés disparus. En octobre, un responsable du ministère de la Justice a confirmé que les trois hommes avaient été réquisitionnés par l’armée.

Exigence de reddition de comptes pour les exactions

Les gouvernements burkinabè successifs ont montré peu de progrès dans l’enquête sur les atrocités commises depuis 2016 dans le cadre du conflit.

 

Le 26 juillet, Human Rights Watch a adressé un courrier au ministre burkinabè de la Justice, lui soumettant les conclusions de ses recherches sur les exactions présumées des groupes armés islamistes et sollicitant des éclaircissements. En réponse, le ministre a affirmé que « toutes les allégations […] d’abus des droits humains commis par les terroristes font l’objet d’enquêtes destinées à […] sanctionner les auteurs » et que « plusieurs informations judiciaires sont ouvertes par les parquets militaires ou des tribunaux de droit commun ».

 

En 2024, les enquêtes sur plusieurs massacres survenus en 2023 ont peu progressé. Le 20 avril 2023, des militaires avaient tué 83 hommes, 28 femmes et 45 enfants, et incendié des habitations à Karma et ses environs, dans la province du Yatenga. Malgré l’annonce d’une enquête par les autorités, aucune suite n’a été donnée. Le 12 novembre 2023, l’Union européenne avait appelé à une enquête sur un massacre dans le Centre-Nord, où une centaine de personnes auraient trouvé la mort. Le gouvernement avait alors déclaré que le 5 novembre 2023, des hommes armés avaient tué au moins 70 personnes dans le village de Zaongo et que l’incident était en cours d’investigation, sans plus de précisions depuis.