L’interpellation expresse de deux citoyens français dans le nord du Togo a révélé, ces derniers jours, l’étendue des pratiques autoritaires du régime en place. Arrêtés sans délai par les services de renseignement, leur mise en examen intervient dans la foulée d’une directive directe de Faure Gnassingbé, qui aurait exigé de son ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, une fermeté absolue : « Aucune concession ne sera accordée, quelles que soient les pressions extérieures. »
Cet épisode, bien au-delà de son aspect diplomatique, met en lumière une réalité plus préoccupante : l’État togolais fonctionne désormais en dehors de tout cadre constitutionnel. Une question cruciale s’impose alors : dans quelles mains se trouve réellement concentré le pouvoir aujourd’hui ?
Une Constitution réécrite pour un pouvoir sans limites
Depuis l’adoption controversée d’une réforme constitutionnelle en 2024, le Togo a basculé dans un système inédit où les institutions n’ont plus qu’une fonction décorative. Le titre de président de la République, désormais attribué à Jean-Lucien Savi de Tové, n’est plus qu’une façade honorifique. Tous les leviers du pouvoir exécutif — définition de la politique nationale, commandement des armées, nominations stratégiques, représentation internationale et pouvoir réglementaire — ont été transférés à un nouveau poste : celui de président du Conseil, occupé par Faure Gnassingbé depuis le 3 mai 2025.
Ce changement n’est pas anodin. Contrairement à la précédente Constitution, qui limitait le mandat présidentiel à deux périodes, la nouvelle architecture autorise une gouvernance illimitée. Le chef du parti majoritaire, l’UNIR, devient automatiquement président du Conseil. Avec 108 députés sur 113 issus de cette formation après des législatives 2024 marquées par un boycott massif de l’opposition, le résultat était prévisible. Il ne s’agit plus d’alternance démocratique, mais d’une transmission dynastique sous un nouveau titre.
Une justice sous contrôle politique permanent
L’affaire des deux journalistes français (Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër), placés en détention après avoir filmé un reportage pour une chaîne internationale, n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une logique systémique où les services de renseignement et le ministère de la Justice exécutent des consignes venues d’en haut. La directive « ne céder à aucune pression » illustre une chaîne de commandement où l’indépendance judiciaire n’a plus cours. Quand le chef de l’exécutif dicte aux magistrats la marche à suivre, la séparation des pouvoirs relève du simple folklore.
Cette instrumentalisation du droit ne date pas d’hier. Elle s’est manifestée lors des répressions de juin 2025, dans les poursuites contre les opposants, ou encore dans la gestion des dossiers sensibles. La loi n’est plus qu’un instrument au service d’une stratégie politique, mobilisée ou étouffée selon les besoins du moment.
Un régime qui gouverne sans mandat populaire
Qui détient aujourd’hui l’autorité suprême au Togo ? La réponse est sans ambiguïté : un homme qui a pris les rênes du pays en 2005, les a consolidées pendant deux décennies, puis a modifié les règles du jeu pour les conserver indéfiniment. Aucun référendum n’a été organisé pour valider cette refonte institutionnelle. Les dernières élections législatives, boycottées par l’opposition et entachées de contestations, n’ont fait que confirmer la mainmise du pouvoir. Le Sénat, dont un tiers des membres est nommé par le président du Conseil, renforce encore cette emprise.
Ce n’est plus une transition constitutionnelle. C’est la perpétuation d’un pouvoir personnel sous un habillage formel. Les titres changent, les apparences sont préservées, mais le centre de décision reste inchangé : Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil, chef de la majorité, commandant en chef des forces armées et dernier arbitre de toutes les décisions.
Un équilibre social au bord du précipice
Quand l’arbitraire remplace le droit, quand les institutions deviennent des coquilles vides et que la justice n’est plus qu’un rouage de la machine politique, le contrat social se fissure. Le Togo ne fait plus face à une simple crise institutionnelle. Il est confronté à un système qui a choisi de gouverner en dehors de tout cadre républicain stable et prévisible.
La question n’est plus seulement « qui gouverne ? ». Elle est devenue : jusqu’à quand ce régime pourra-t-il se maintenir face aux contradictions internes et à la pression grandissante de la population ?
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