25 août 2026

Burkina Voix

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Sénégal : comment les alliances politiques se transforment en puzzle mouvant

Sénégal : comment les alliances politiques se transforment en puzzle mouvant

Sénégal : comment les alliances politiques se transforment en puzzle mouvant

En avril 2000, l’installation du premier gouvernement sous la bannière de l’alternance réunissait des figures issues de sensibilités politiques variées : AFP de Moustapha Niasse, PIT, AJ/PADS et d’autres composantes de la coalition, certaines éloignées de l’idéologie libérale du PDS.

La politique sénégalaise contemporaine se caractérise par une réalité désormais incontestable : les alliances s’adaptent en fonction des contextes et des opportunités. Pourtant, cette mouvance n’a pas émergé avec la première alternance. Ce qui a changé à partir de 2000, c’est l’ampleur de ces recompositions, leur visibilité, et surtout leur lien direct avec l’exercice du pouvoir. Sous Abdou Diouf, le Parti socialiste dominait la scène, mais les dernières années de son règne ont vu éclater des divisions internes majeures. Djibo Ka, une figure centrale du PS, a pris ses distances avec le parti ; les dissidents ont formé le Mouvement du renouveau en mars 1998, qui est devenu un pilier de l’Union pour le renouveau démocratique (URD). Lors des législatives du 24 mai 1998, l’URD a remporté environ 13 % des suffrages et 11 sièges sur 140. Quelques mois plus tard, le 16 juin 1999, Moustapha Niasse, autre poids lourd du PS, a annoncé sa rupture avec le parti et lancé l’appel à la nation. L’AFP a été créée en juillet 1999 et reconnue officiellement le 23 août de la même année. Ces deux départs ont marqué un tournant : le bloc socialiste n’était plus unifié à l’aube de l’élection présidentielle de 2000.

1999-2000 : Les premiers grands virages politiques

L’élection présidentielle de 2000 a servi de catalyseur à cette nouvelle dynamique. Au premier tour du 27 février 2000, Abdou Diouf a obtenu 41,3 %, Abdoulaye Wade 31 %, Moustapha Niasse 16,8 % et Djibo Ka 7,1 %. Lors du second tour du 19 mars, Niasse a apporté son soutien à Wade, tandis que Djibo Ka a finalement choisi de soutenir Diouf après avoir initialement soutenu Wade. Wade a remporté l’élection avec 58,5 %, mettant fin à quarante ans de règne socialiste. Cette période a révélé une caractéristique majeure de la politique sénégalaise actuelle : les lignes entre adversaires, alliés et anciens compagnons sont devenues bien plus fluides.

L’avènement de Wade au pouvoir a accéléré ce phénomène. Le nouveau président n’a pas gouverné uniquement avec le PDS. Son premier gouvernement, formé en avril 2000, rassemblait des personnalités issues de plusieurs familles politiques : AFP de Moustapha Niasse, PIT, AJ/PADS et d’autres membres de la coalition de l’alternance, dont certaines étaient très éloignées de l’idéologie libérale du PDS. Moustapha Niasse a été nommé Premier ministre le 5 avril 2000, avant d’être limogé le 3 mars 2001. Lors des législatives du 29 avril 2001, la coalition Sopi, dominée par le PDS, a obtenu 89 sièges sur 120, tandis que le PS s’est effondré à 10 sièges ; l’AFP en a remporté 11, l’URD 3 et And-Jëf 2. Le pouvoir a donc changé de mains et de configuration politique.

C’est aussi après l’alternance de 2000 que la transhumance politique est devenue un terme central du débat public sénégalais. Des élus locaux, des responsables politiques et même des agents administratifs ont rapidement changé d’allégeance pour se rapprocher du nouveau pouvoir. Des études universitaires ont documenté ces changements d’allégeance « overnight », un phénomène alors qualifié par la presse de « transhumance politique ». Djibo Ka incarne parfaitement cette période : après avoir soutenu Diouf au second tour de 2000, il est revenu dans le gouvernement de Wade à partir de 2004.

De Wade à Sall : la transhumance prend de l’ampleur

Sous Abdoulaye Wade, ce mécanisme s’est ancré durablement. Le pouvoir s’est construit autour du PDS et de la Coalition Sopi, qui a progressivement intégré des formations et des personnalités issues d’horizons très divers. La logique n’était plus seulement idéologique, mais aussi électorale, territoriale, institutionnelle et parfois individuelle. En 2004, le gouvernement de Wade était largement dominé par le PDS, mais plusieurs figures issues d’autres sensibilités y ont été intégrées ; Djibo Ka a ainsi retrouvé un poste ministériel.

Cependant, c’est sous Macky Sall que la question de la transhumance a atteint une dimension politique particulièrement marquée. Après sa victoire de 2012, le nouveau pouvoir s’est appuyé sur une coalition, Benno Bokk Yaakaar, composée de forces qui avaient pourtant été rivales. Progressivement, l’APR a cherché à élargir son assise et à réduire l’espace disponible pour ses concurrents. La formule attribuée à Macky Sall — « réduire l’opposition à sa plus simple expression » — est devenue un marqueur du débat politique de cette période, rapportée notamment en 2015.

Plus significatif encore, Macky Sall a défendu une vision très ouverte du ralliement au pouvoir, rejetant l’idée d’une transhumance perçue comme péjorative et affirmant que chacun devait être libre de rejoindre une autre formation. Cette position a suscité une vive controverse, y compris au sein de son propre camp. L’objectif de massification politique a ainsi rendu la frontière entre majorité et opposition encore plus perméable.

PASTEF : le mouvement inverse

L’histoire récente introduit cependant une rupture intéressante. Avec l’ascension de PASTEF, notamment après 2019, le phénomène ne se limite plus à une opposition cherchant à rejoindre le pouvoir : on observe aussi des repositionnements de responsables et d’acteurs politiques qui s’éloignent progressivement du régime de Macky Sall pour se rapprocher de la dynamique portée par Ousmane Sonko, puis Bassirou Diomaye Faye.

Il est important d’éviter les généralisations : tous les ralliements à PASTEF ne peuvent être qualifiés de transhumance au sens classique, certains correspondant à des soutiens électoraux, des rapprochements de circonstance ou des engagements assumés. Mais le phénomène est bien réel : la perspective de l’alternance de 2024 a progressivement bouleversé les équilibres politiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye au premier tour, avec le soutien de la coalition autour de PASTEF, a consacré une nouvelle recomposition du paysage politique.

2026 : KIIRAAY, un nouveau défi pour la politique sénégalaise

Le 25 juillet 2026, Bassirou Diomaye Faye a franchi une nouvelle étape en lançant officiellement KIIRAAY – Les Patriotes Républicains, issu de la transformation de la coalition « Diomaye Président ». Selon l’APS, 437 partis et mouvements ont fusionné avec la coalition présidentielle pour former cette nouvelle entité. KIIRAAY se présente comme une « maison ouverte », fondée sur l’éthique, la transparence et le principe de « servir et non se servir ».

C’est précisément à ce stade que se pose la question politique majeure de cette nouvelle séquence : comment KIIRAAY – Les Patriotes Républicains va-t-il gérer l’afflux de responsables, d’élus, de militants et de personnalités issues d’horizons politiques variés ?

Car derrière chaque ralliement, les motivations peuvent différer. Pour certains, il s’agit d’une adhésion sincère à une nouvelle vision politique et d’une volonté de participer à la transformation du pays. Pour d’autres, il peut s’agir d’une opportunité politique. Pour d’autres encore, le ralliement peut être interprété comme une manière de solder des comptes anciens, de se repositionner ou de se protéger face à d’éventuelles difficultés. Il serait cependant imprudent de spéculer sur les motivations individuelles sans éléments concrets.

C’est donc moins la quantité des ralliements que leur qualité politique qui devrait intéresser KIIRAAY – Les Patriotes Républicains. Une organisation qui absorbe rapidement des personnalités venues de tous horizons risque de reproduire les mécanismes qu’elle prétend dépasser. À l’inverse, une formation capable d’accueillir sans renoncer à ses principes, d’intégrer sans diluer son identité, de pardonner sans effacer la responsabilité et de transformer les ralliements en adhésions véritablement programmatiques pourrait inaugurer une nouvelle culture politique.

La question essentielle est désormais celle-ci : dans quel esprit, avec quelle philosophie, selon quelles règles et quelle stratégie KIIRAAY – Les Patriotes Républicains entend-il absorber efficacement cette nouvelle vague de ralliements sans devenir à son tour une simple machine de massification politique ?

C’est peut-être là que se jouera sa véritable différence avec les expériences précédentes. Car l’histoire politique sénégalaise montre une chose : il est relativement facile de gagner des hommes ; il est bien plus difficile de construire une culture politique commune.