21 juillet 2026

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L’ombre qui a façonné le pouvoir au Congo pendant 30 ans

Auteur : La rédaction
Politique

l’ombre qui a façonné le pouvoir au Congo pendant 30 ans

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Par Gilbert MUHIKA, analyste politique.

Au Congo, jusqu’en 1997, le pouvoir ne s’obtient pas au Parlement. Il se conquiert dans l’ombre. Depuis 1960, chaque président, chaque rébellion, chaque transition a eu son maître espion. Invisible, redouté, et surtout incontournable.

Les services de renseignement congolais ne sont pas de simples machines administratives. Ils incarnent l’État lui-même. Lorsque la Sûreté tousse, c’est tout le Palais qui tremble. Quand le CND écoute, les ministres baissent la voix. Et quand l’ANR arrête, la justice plie.

Pourquoi une telle influence ? Parce que le Congo est né dans un contexte de guerre froide, de coups d’État et de défiance généralisée. Le 30 juin 1960, l’indépendance est proclamée. Le 14 septembre, Mobutu réalise son premier putsch. Entre ces deux dates : un vide. Un vide que la Sûreté va occuper.

Leur mission officielle ? Collecter du renseignement « politique, économique et social ». Leur mission réelle ? Trois objectifs bien précis :

  • Protéger le chef – contre ses ennemis, contre son propre camp, contre son peuple.
  • Surveiller l’ensemble du territoire – opposants, ministres, religieux, étudiants, diaspora.
  • Instaurer la peur – pour décourager toute velléité de contestation.

Entre 1960 et 1990, un seul système, trois visages. Trois hommes ont écrit l’histoire de la répression au Congo :

1. Victor Nendaka Bika, « l’Oufkir congolais » : cet ancien infirmier transforme la Sûreté coloniale en une redoutable police politique. Il impose une règle d’airain : le directeur de la Sûreté ne répond qu’au président, jamais aux ministres.

2. Seti Yale, « l’Éminence grise » : formé par Israël et les États-Unis, il structure les services secrets congolais. Il crée le CND, véritable KGB zaïrois, avec écoutes téléphoniques, filatures et torture systématique.

3. Honoré Ngbanda, « Terminator » : il industrialise la répression. Le CND devient un État dans l’État. Chaque ministère a son espion. Chaque ambassade, son antenne. La terreur s’exporte même en Europe.

Le fil conducteur de cette époque ? « Qui contrôle les renseignements contrôle le pouvoir. » Mobutu l’a saisi dès le début. Il a multiplié les services – CND, SNIP, SARM, DSP – pour qu’ils s’espionnent entre eux. Pourtant, il n’a jamais toléré qu’un seul homme domine cette machine. Nendaka est limogé en 1965. Seti Yale est écarté. Ngbanda est chassé en 1990.

En 1997, le système s’effondre avec Mobutu. Mais il ne disparaît pas. Il se transforme. Les sigles changent – SNIP, AND, puis ANR – mais les méthodes restent. Les caves, elles, ne ferment jamais.

Cette enquête plonge dans 30 ans d’histoire vue des sous-sols. Elle débute avec un infirmier nommé en urgence en octobre 1960. Elle s’achève avec un « Terminator » balayé par les vents de la démocratie en 1990. Entre ces deux dates : des écoutes illégales, des disparitions suspectes, des transferts mortels, des coups tordus.

Bienvenue dans l’histoire secrète du pouvoir à Kinshasa. Celle qui ne s’entend pas à la radio. Celle qui se chuchote dans les bureaux sans fenêtres.

Tout commence donc en octobre 1960. Le Congo n’a que trois mois. Mobutu vient de renverser Lumumba. Il faut un homme de confiance pour sécuriser les coulisses. Un homme qui ne pose pas de questions. Ce sera Victor Nendaka Bika…

« L’Oufkir congolais : comment Victor Nendaka a inventé la machine à broyer le pouvoir »

Aucun uniforme, aucun grade militaire. Pourtant, de 1960 à 1965, un simple infirmier devenu espion a fait trembler le Congo. Victor Nendaka Bika, premier directeur de la Sûreté nationale, a posé les fondations de la terreur : manipulation des documents officiels, intimidation des ministres, livraison des opposants. Plongée dans les archives oubliées de l’État profond.

Kinshasa, 13 décembre 1961 : le jour où la police a fait un coup d’État contre son propre ministre.

La scène se déroule au siège de la Sûreté nationale. Le ministre de l’Intérieur, Christophe Gbenye, croit encore diriger le pays. Il signe un décret destituant Victor Nendaka. « Réaffectation immédiate. »

La riposte de Nendaka tient en un seul appel téléphonique.

« Il sollicite immédiatement l’appui de Mobutu. Ce dernier dépêche des troupes pour encercler les locaux de la Sûreté. Les militaires menacent d’arrêter Christophe Gbenye s’il tente d’intervenir. »

Quelques jours plus tard, le Moniteur Congolais publie l’ordonnance : Nendaka reste. Gbenye est limogé.

C’est la première fois au Congo qu’un directeur de la police menace un ministre avec l’armée… et gagne. Le modèle « Oufkir » est né.

16 janvier 1961 : la note manuscrite qui a scellé le sort de Lumumba

Quarante ans plus tard, devant une commission d’enquête belge, un vieil homme brandit encore un document jauni.

« À l’annonce de l’accueil de Lumumba par Tshombe, les plans d’évacuation de trois prisonniers ont été modifiés par André Lahaye, agent de la Sûreté […] J’ai conservé ce document » déclare Victor Nendaka.

Ce papier, c’est l’ordre de transfert de Patrice Lumumba, Maurice Mpolo et Joseph Okito vers Élisabethville. En tant que directeur de la Sûreté, Nendaka organise le convoi. Dans la nuit du 17 janvier, les trois hommes sont exécutés.

Sa défense ?

« Kasa-Vubu comme moi pensions que Lumumba ne serait pas tué au Katanga. Chez nous, on ne tue pas ses adversaires : on discute sous le baobab. »

Les historiens soulignent : « Victor Nendaka, qui entretenait des relations tendues avec Lumumba depuis les élections de 1960, a été suspecté d’avoir joué un rôle dans cet événement. »

Octobre 1960 : l’infirmier qui a transformé la Sûreté en arme politique

Un mois après le premier coup d’État de Mobutu, Nendaka est nommé à la tête de la Sûreté nationale.

« Il réorganise rapidement l’institution et en fait un outil redoutable de collecte de renseignements politiques. »

Il crée le Bureau d’Investigations Nationales (BIN). Sa mission officielle évolue : plus question de traquer les voleurs. Il s’agit désormais de fichage, de surveillance et de neutralisation des lumumbistes. Il intègre le « Groupe de Binza » aux côtés de Mobutu et devient un acteur clé de la gouvernance parallèle.

Pourquoi l’histoire l’a surnommé « l’Oufkir congolais » ? Parce qu’il a instauré trois principes qui hanteront le Congo pendant six décennies :

  • La Sûreté au-dessus des lois : il fait encercler son bureau par l’armée lorsqu’un ministre tente de le limoger.
  • Le renseignement comme outil politique : membre du Groupe de Binza, il fait et défait les Premiers ministres avec le soutien de la CIA.
  • L’impunité systématique : sur le dossier Lumumba, il invoquera toujours : « Ce n’est pas moi, c’est D’Aspremont, c’est Tshombe, c’est Lahaye. »

En 1965, Mobutu l’écarte. Trop puissant. Mais la machine est lancée. Seti Yale, Honoré Ngbanda et leurs successeurs ne feront qu’amplifier la méthode Nendaka.

Dans le prochain volet : comment Seti Yale a transformé le BIN artisanal en un CND structuré, véritable « KGB zaïrois » formé par Israël et les États-Unis. Avec des témoignages exclusifs sur les caves du CND dans les années 1970.

Le « Monstre des Ténèbres » vu par ses contemporains

Certains analystes congolais le décrivent comme « le Terminateur sanguinaire, Victor Nendaka Bika, le Monstre des Ténèbres » pour son rôle dans « l’organisation du transfert fatal » de Lumumba. Lui, jusqu’à sa mort, clamera son innocence, affirmant que la Commission Lumumba tentait de le piéger.