Un récent rapport met en lumière les mécanismes de la résilience économique marocaine depuis la crise sanitaire. Alors que le Royaume tire pleinement parti de la reconfiguration des chaînes de valeur mondiales et d’un programme d’investissement public sans précédent, les auteurs alertent sur les vulnérilités d’un modèle de croissance encore trop dépendant de l’État et insuffisamment soutenu par le secteur privé.
Face aux difficultés de nombreuses économies émergentes à retrouver leur dynamique d’avant la pandémie, le Maroc se distingue. Depuis 2022, la croissance des activités non agricoles affiche une moyenne de 4,4 %, surpassant sa moyenne historique d’environ 1,3 point et permettant au pays de compenser progressivement les pertes subies durant la crise.
Ces observations constituent le cœur d’un document d’analyse publié début juillet 2026 par le Policy Center for the New South, fruit du travail d’Abdelaziz Ait Ali, Mahmoud Arbouch, Fahd Azaroual, Karim El Aynaoui et Adnane Lahzaoui. Au-delà de l’analyse conjoncturelle, l’étude soulève une question fondamentale : le Maroc est-il engagé dans une nouvelle trajectoire économique durable, ou bénéficie-t-il simplement d’un environnement international exceptionnel ?
Une croissance propulsée par l’investissement public
Le rapport révèle un premier constat majeur : la relance économique du Maroc est principalement ancrée dans l’investissement. Avec un taux d’investissement avoisinant les 30 % du PIB, le Royaume se positionne parmi les nations les plus investisseuses de sa catégorie. Cette dynamique est largement attribuée aux capitaux injectés par l’État, ses établissements et les entreprises publiques, qui financent de vastes projets d’infrastructures, de transport, d’énergie, ainsi que les préparatifs de la Coupe du monde 2030.
Bien que cette stratégie ait stimulé la reprise économique, elle met également en évidence une faiblesse structurelle. Une part significative des équipements requis étant importée, une portion des bénéfices de ces investissements profite davantage aux fournisseurs étrangers qu’au tissu productif national. Il en résulte un déficit commercial persistant, qui freine la croissance malgré les performances solides des secteurs exportateurs.
Le tourisme et les services en première ligne
L’étude apporte un éclairage crucial sur la composition de la croissance marocaine. Contrairement à une perception répandue, l’automobile ou l’industrie manufacturière ne sont pas les seuls moteurs de l’économie. Le secteur tertiaire émerge comme le principal vecteur de la reprise. Le tourisme, qui attire désormais près de 20 millions de visiteurs, aux côtés des transports, de la logistique, des services financiers et de l’ingénierie, concentre l’essentiel de la création de valeur.
Le secteur du bâtiment connaît également une forte vitalité, alimentée par les grands chantiers d’infrastructures. L’agriculture, en revanche, reste un facteur de volatilité économique majeur, subissant les effets récurrents de la sécheresse.
Le Maroc tire parti de la nouvelle géographie économique mondiale
Les auteurs du rapport estiment que le Royaume capitalise aujourd’hui sur une mutation profonde de l’économie mondiale. Les tensions géopolitiques, les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales post-Covid-19 et les nouvelles stratégies de diversification industrielle incitent les grandes entreprises internationales à privilégier des plateformes de production plus proches des marchés européens et africains.
Dans ce contexte, le Maroc accroît son attractivité. L’étude cite notamment les investissements chinois dans la filière des batteries électriques, avec les projets de Gotion High-Tech à Kénitra et de CNGR à Jorf Lasfar, illustrant cette nouvelle impulsion industrielle.
Plus globalement, le rapport suggère que le Royaume se positionne progressivement comme un « État connecteur », capable de tisser des liens entre les chaînes de valeur européennes, africaines et asiatiques, grâce à sa stabilité politique, ses infrastructures logistiques avancées et ses nombreux accords commerciaux.
Une crédibilité économique qui renforce la confiance des investisseurs
Le rapport met également en avant que cette attractivité repose sur des fondamentaux macroéconomiques jugés robustes. La stabilité financière, l’amélioration continue des finances publiques, un niveau confortable de réserves de change et la diminution du risque souverain consolident la confiance des investisseurs étrangers.
Par ailleurs, les transferts de fonds des Marocains résidant à l’étranger continuent de stimuler la consommation intérieure, tandis que l’amélioration des termes de l’échange a contribué à atténuer les pressions inflationnistes issues des chocs externes.
Le véritable défi ne fait que commencer
L’étude adopte cependant une tonalité plus mesurée en abordant les perspectives à moyen terme. Selon ses auteurs, le modèle actuel, trop axé sur un investissement public croissant, ne pourra pas être durable. Ils identifient trois contraintes majeures : l’endettement public, la baisse progressive de la rentabilité des investissements et les difficultés persistantes du secteur privé à prendre le relais.
Le document révèle notamment qu’il faut désormais un volume de capital supérieur à celui du début des années 2000 pour générer le même point de croissance, signalant une efficacité décroissante de l’investissement.
Le secteur privé, pilier d’une croissance durable
Pour les chercheurs, le maillon faible réside dans la capacité du secteur privé à investir, à innover et à accroître sa productivité. L’accès au financement demeure complexe pour de nombreuses PME, la concurrence du secteur informel pèse sur leur compétitivité, et les investissements publics absorbent une part croissante des ressources bancaires, restreignant ainsi le crédit disponible pour les entreprises.
Cette situation freine l’émergence d’une croissance davantage stimulée par l’innovation, les gains de productivité et les initiatives privées.
Vers une nouvelle vision de la transformation économique
Le rapport propose enfin une idée novatrice : alors que le développement des pays émergents reposait traditionnellement sur l’industrialisation, les auteurs suggèrent qu’aujourd’hui, certains services exportables – tels que le tourisme, les technologies de l’information, les services numériques ou le conseil – peuvent également devenir de puissants moteurs de transformation économique. Ceci, à condition qu’ils soient solidement intégrés aux chaînes de valeur internationales et générateurs d’emplois qualifiés.
Le Maroc face à son « moment charnière »
En conclusion, ce rapport offre une analyse nuancée. Oui, le Maroc bénéficie d’une conjoncture internationale favorable, marquée par la fragmentation géopolitique et la réorganisation des chaînes de production mondiales. Oui, sa stabilité, ses infrastructures et sa position stratégique entre l’Europe et l’Afrique renforcent son attractivité.
Cependant, ces atouts ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie de développement pérenne. Pour les auteurs, le véritable enjeu consiste désormais à convertir cette opportunité en croissance durable, via des réformes profondes du marché du travail, du système éducatif, de l’innovation et de l’environnement des affaires.
En somme, le Maroc dispose aujourd’hui d’un avantage stratégique inédit. La question n’est plus tant de savoir s’il peut attirer davantage d’investissements, mais plutôt de déterminer s’il saura transformer sa position d’« État connecteur » de l’économie mondiale en un véritable levier de prospérité durable pour tous.
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