25 août 2026

Burkina Voix

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La dépendance énergétique du Maroc envers l’Espagne : un enjeu stratégique dans les relations bilatérales

Au-delà des habituelles frictions diplomatiques, des crises migratoires et des revendications territoriales sur Ceuta et Melilla, une dimension cruciale façonne discrètement la dynamique entre le Maroc et l’Espagne : la dépendance énergétique. Alors que Rabat affiche des ambitions géopolitiques affirmées, son système énergétique repose significativement sur les infrastructures de son voisin ibérique, créant un paradoxe notable au cœur de leurs relations.

Les rapports de force traditionnels entre Madrid et Rabat sont souvent analysés à travers le prisme de la gestion des flux migratoires, de la coopération sécuritaire ou encore du dossier du Sahara occidental. Cependant, le domaine énergétique représente un levier moins visible, mais potentiellement déterminant, octroyant à l’Espagne une position stratégique incontestable.

En effet, le royaume chérifien importe l’intégralité de son gaz par gazoduc via le territoire espagnol. Par ailleurs, les interconnexions électriques avec la péninsule Ibérique jouent un rôle essentiel pour la sécurité et la flexibilité du réseau marocain. Cette configuration singulière met en lumière une réalité : malgré les désaccords ponctuels sur la souveraineté de certains territoires, l’approvisionnement vital du Maroc reste intrinsèquement lié aux infrastructures espagnoles.

Le basculement stratégique du gazoduc Maghreb-Europe

La vulnérabilité énergétique du Maroc s’est intensifiée suite à la rupture diplomatique avec l’Algérie.

En 2021, la décision d’Alger de ne pas reconduire l’accord du gazoduc Maghreb-Europe (GME) a redéfini le paysage énergétique régional. Ce gazoduc, qui acheminait autrefois le gaz algérien à travers le Maroc vers l’Espagne, a vu son fonctionnement fondamentalement modifié par la dégradation des liens entre Alger et Rabat.

Le flux du gazoduc s’est alors inversé.

Après avoir diversifié ses sources d’approvisionnement en gaz algérien via le gazoduc Medgaz et en gaz naturel liquéfié (GNL) grâce à ses propres terminaux de regazéification, l’Espagne a commencé à acheminer du gaz vers le Maroc via le GME. Ce qui était initialement un corridor de transit bénéfique pour le Maroc est devenu un canal essentiel pour son approvisionnement indirect, désormais dépendant des infrastructures espagnoles.

En 2025, le Maroc aurait ainsi réceptionné environ 10,3 TWh de gaz, une transaction estimée à près de 400 millions d’euros. Ce volume représente environ un quart des exportations totales de gaz du système espagnol pour l’année en question.

Rabat : des efforts pour atténuer sa vulnérabilité énergétique

La prise de conscience de cette interdépendance n’est pas nouvelle pour le Maroc. Les initiatives énergétiques en cours à Rabat témoignent d’une volonté manifeste de diversifier les sources d’approvisionnement et les voies d’accès.

Parmi les projets phares figure la future infrastructure de GNL à Nador West Med. Cette plateforme stratégique permettra au Maroc d’importer directement du gaz par voie maritime, avant de l’injecter dans le réseau du gazoduc Maghreb-Europe. L’objectif est clair : réduire progressivement la dépendance vis-à-vis des terminaux espagnols.

Le gigantesque projet de gazoduc Nigeria-Maroc constitue une autre pierre angulaire de la stratégie énergétique marocaine. Conçu pour relier les vastes ressources gazières de l’Afrique de l’Ouest aux marchés du Nord, cette infrastructure est appelée à transformer en profondeur l’équilibre énergétique de la région à long terme.

Toutefois, la concrétisation de ces projets ambitieux exige des délais importants et des investissements colossaux. À court terme, la position de l’Espagne dans l’approvisionnement gazier du Maroc demeure donc quasi irremplaçable.

L’électricité : un autre pilier stratégique de la connexion

La dépendance ne se limite pas au gaz. Deux câbles sous-marins majeurs relient le réseau électrique espagnol à celui du Maroc, traversant la Méditerranée entre Tarifa et la côte marocaine. Leur capacité combinée atteint 1 400 MW.

Les chiffres de 2025 révèlent que l’Espagne a enregistré un excédent net d’exportations électriques vers le Maroc de 3 743 GWh, marquant une augmentation significative de 47,5 % sur un an et atteignant le niveau le plus élevé depuis 2017.

Les flux d’échanges favorisent majoritairement l’Espagne : près des trois quarts de la capacité utilisée sur cette interconnexion correspondent à des transferts d’électricité de la péninsule Ibérique vers le Maroc.

Cette interconnexion dépasse la simple relation commerciale. Elle offre au Maroc une capacité d’échange supplémentaire et un soutien essentiel à son réseau électrique, à un moment où la demande intérieure est en hausse, et où le pays développe simultanément ses infrastructures industrielles et ses capacités de production d’énergies renouvelables.

D’ailleurs, Madrid et Rabat étudient la construction d’un troisième câble sous-marin, qui permettrait d’accroître encore davantage les capacités d’échange et de renforcer la résilience énergétique mutuelle.

Le paradoxe des enclaves de Ceuta et Melilla

Cette coopération énergétique révèle une contradiction frappante.

Alors que le Maroc est connecté depuis près de trois décennies au système électrique européen via l’Espagne, les deux villes autonomes espagnoles de Ceuta et Melilla ont longtemps opéré sans raccordement direct au réseau de la péninsule.

Selon les analyses, cette situation crée un contraste saisissant : le Maroc continental bénéficie d’une intégration au réseau européen, tandis que ces enclaves espagnoles ont historiquement fonctionné comme des « îles énergétiques », isolées du continent.

Ceuta devrait toutefois sortir de cet isolement en 2026, avec la mise en service prévue d’un câble sous-marin la reliant directement à la péninsule. Ce projet, représentant un investissement d’environ 300 millions d’euros, vise à sécuriser considérablement son approvisionnement électrique.

Melilla, en revanche, devrait conserver son statut d’île énergétique, en raison de sa plus grande distance géographique par rapport à la péninsule.

Le contraste demeure donc éloquent : le Maroc est intégré au réseau électrique européen par l’intermédiaire de l’Espagne, tandis qu’une partie du territoire espagnol lui-même reste tributaire de systèmes énergétiques autonomes et moins interconnectés.

Une vulnérabilité structurelle qui redéfinit l’équation géopolitique

Ces infrastructures, traditionnellement perçues sous un angle purement économique, acquièrent une nouvelle dimension avec la recrudescence des tensions géopolitiques en Méditerranée et en Afrique du Nord.

Une dépendance énergétique ne signifie pas pour autant que l’Espagne serait encline à utiliser ses infrastructures comme un outil de pression politique. Une interruption délibérée des flux de gaz ou d’électricité entraînerait des répercussions économiques, diplomatiques et juridiques d’une ampleur considérable pour les deux parties.

Cependant, cette interdépendance n’est absolument pas neutre sur le plan politique.

Elle engendre une vulnérabilité structurelle pour le Maroc et, par ricochet, confère à l’Espagne un potentiel levier d’influence.

Jusqu’à présent, le rapport de force entre Madrid et Rabat a souvent été perçu comme avantageux pour le Maroc sur certains dossiers clés : le contrôle des flux migratoires, la coopération en matière de sécurité, la lutte contre le terrorisme, ou encore les pressions exercées autour des enclaves de Ceuta et Melilla.

L’énergie introduit désormais une composante supplémentaire dans cette équation complexe.

Madrid : des atouts stratégiques sur la table

Le Maroc s’emploie activement à réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de l’Espagne. Les projets du terminal GNL de Nador West Med et du gazoduc Nigeria-Maroc illustrent cette ambition.

Néanmoins, ces alternatives ne sont pas encore en mesure de remplacer à court terme le rôle essentiel des infrastructures espagnoles.

La situation actuelle confère donc à Madrid une position stratégique singulière : l’Espagne est non seulement le principal point d’entrée du gaz acheminé par gazoduc vers le Maroc, mais aussi le pont vital reliant le réseau électrique marocain au système continental européen.

Dans un contexte marqué par les tensions récurrentes autour de Ceuta et Melilla et par la compétition géopolitique en Méditerranée occidentale, cette réalité énergétique pourrait bien devenir un élément de plus en plus prépondérant dans l’équilibre des forces entre les deux royaumes.

Si le Maroc possède des leviers d’action considérables face à l’Espagne, l’inverse est également vrai. Et sur le plan énergétique, la dépendance de Rabat envers les infrastructures espagnoles représente sans doute l’un des contrepoids les moins visibles, mais les plus puissants, de cette relation stratégique.